Critique

par Marina Skalova

Publié le 26/10/2015

Big Bang Europa commence avec une image de la fuite, «dans le vertige des escaliers, cours avec les petits qui crient, c’est ainsi que nous finirons, dans une course avec des cris sous les bras». Une course vertigineuse qui projette le «je» qui parle et le «tu» auquel il s´adresse tantôt «dans la forêt», tantôt «dans la poussière, dans un garage»», où ils sont quatre, prostrés avec leurs petits, dans l´humidité d´une cave ou dans celle des feuilles mortes. Ils sont hantés par des «voix d’hommes», leur «langue brutale» où «on devine des manières d´interroger, de débusquer, de faire avouer», des «prédateurs» qui font du «chiffre» et évoquent les bourreaux d´hier comme d´aujourd´hui, des ghettos polonais aux murs de la forteresse Europe.

«Tout est perdu derrière nous, le continent brûle» écrit le poète vaudois Antonio Rodriguez et la fuite se poursuit, à travers les feuilles mortes, les hivers, au gré des interrogatoires, «des méthodes» de cette «meute d’hommes» dont jaillit le mal, «du mal qui ne se voyait pas en temps de paix» et qui était pourtant tapi là, impatient, haletant, s’abattant désormais sur le monde «avec la folie qui vient quand tout s’effondre». Ils sont pourtant toujours là, tous les quatre, avec les petits, dans l’hiver, dans le froid, «avec la pluie qui brûle, les feuilles noires, les troncs noirs». Un scénario post-apocalyptique, non, c’est une fiction nous dit l’auteur, c’est d’ailleurs le titre de ce prologue, et il le répète comme pour s’en persuader, «pour l’instant», c’est une fiction.

Une fiction en prose poétique, qui progresse par unités closes sur elles-mêmes; des blocs de texte juxtaposés, comme de petits tableaux dynamiques, aux «intensités entassées». A l’intérieur des blocs, une seule longue phrase aux propositions séparées par des virgules, des segments de phrase qui reviennent par anaphores, s’alternent, grandissent, se transforment… C’est alors l’écriture elle-même qui fuit et dérape à travers les pages; jusqu’à ce qu’apparaisse une musique, une rengaine. Comme une clameur qui gronde et ne cesse de gagner en ampleur.

Une clameur qui conflue en une Période d’incertitude angoissante, divisée en trois temps. Des «noyaux éclatent», des «particules se percutent», des corps se frottent, la nuit, des hommes entrent dans les chambres, violent et saccagent, répondant par la pulsion à cet «âge de la fission». Mais en parallèle, le soir, des feux continuent à s’allumer, il y a l´attente d´un enfant, des enfants qui refusent de venir au monde, qui refusent ce monde, la «marmite du monde qui bouge et remue» dans les ventres, depuis le fond des âges. Les motifs se transmuent, se transmutent, les lieux aussi, un musée, une cathédrale, un Christ mort, «l´impossible fraternité de ceux qui se suspendent comme des animaux saignants», des accouchements au confluent entre l’humain et l’animal.

«Quelque chose vibre encore dans ce continent», s’écrie Antonio Rodriguez, une fois, plusieurs fois, et puis surgissent à nouveau des morceaux de phrase, des jets, tels des lancers de peinture; tandis que «nous errons en mortels parmi les animaux», que l’errance semble être ce qui lie ensemble la vie et la mort, «jusqu’à la fumée des crématoires, dans ce continent devenu musée». Le spectre des «wagons de l’angoisse» et des «plaines polonaises» semble se rapprocher, les plaines, les déserts, les montagnes se mélangent, se brouillent, faisant apparaître autant de topographies physiques et symboliques, véhicules de l’imaginaire et ancrages concrets où se jouent les tragédies européennes.

Cette Période de l’incertitude est suivie par une seconde partie, L’agneau de l’homme, un deuxième triptyque dont le titre aux accents bibliques souligne que l´homme est un loup pour l´homme. Tout en brossant la fresque du continent déclinant, Antonio Rodriguez entrelace l’individuel et le collectif et tresse ainsi une passionnante généalogie familiale. Elle débute par Prose papy, un hommage au grand-père, qui l’accompagne jusqu’à ce qu’il expire son dernier souffle, s’emplisse «d’un gaz plus léger que l’oxygène pour un formidable lâcher de papy». Une poésie en prose mélancolique tout autant que charnelle, très narrative, qui donne à palper le mouvement propre au souvenir et laisse apparaître, en creux, une autobiographie du narrateur.

Suivant la lignée familiale, on passe du grand-père au père. Face à lui, qui scrute l’activité poétique de son fils d’un œil méfiant, le poète se fait plombier. Dans Orphée plomberie, Antonio Rodriguez troque le lyrisme du héros mythologique pour les siphons. Il «fouille la déjection des discours», ausculte les tuyauteries rouillées et les canalisations engorgées par l’immobilisme européen. En filigrane, un art poétique se dessine, qui refuse le lyrisme inspiré du poète romantique («un sujet se prélasse, le monde est à ses pieds»), lui préférant un travail qui «aspire la fosse entière», la fange boueuse dans laquelle nous pataugeons. Ce qui fait vivre le recueil, c’est alors une attention précise à ce qui vibre en-dessous du langage commun, ce «maigre feuillage» que le poète assemble en ramassant «le goudron du monde».

Enfin, c’est la mère qui parle depuis sa tombe dans Salve Regina, une mère tout autant physique que hautement symbolique, incarnant la mère patrie, la mère Europe. Elle parle depuis la terre, là où le «continent est profond, enraciné», une matérialité organique qui apparaît à la fois comme l’origine et l’horizon du texte. Sa voix embrasse tout ce dont le continent est tissé, la résine, les minéraux, «les terres, les tours, les ministères», des Pyrénées aux Carpates, de l’Oural à la Méditerranée. En parlant de ses enfants, elle narre qu’ils «déchirai[en]t le placenta comme on déchiffre la Torah» et s’entretuent aujourd’hui dans des guerres fratricides. Depuis son cercueil, elle s’adresse à eux dans une tirade orageuse, écumante:

«vous êtes vieux, vous êtes un continent de vieux secoués par les vagues, vous regardez sur les plages ceux qui s’échouent à vos pieds, chacun dans sa chambre, dans sa pension de vieux, chacun se croit un centre, urine sa morale à petits jets, ressasse la grande histoire, les héros, les ruses, les généalogies, mais les rides vous rendent pathétiques lorsque vous vantez la tolérance, pendant qu’une poignée d’employés vaquent en cuisine, nettoient les pièces et apportent les plateaux-repas sans même vous sourire, vous enviant, vous haïssant, tandis que vous préparez dans vos cervelles nationales le moyen de leur botter le cul, à coups de pieds démocratiques»

Toute la puissance de déflagration de Big Bang Europa nous jaillit alors à la figure. Antonio Rodriguez réussit le tour de force qui consiste à entrelacer poétique et politique. De façon remarquable, ce texte tisse ensemble les strates de la terre et celles des généalogies, laisse résonner l’Europe des pères et celle de leurs aïeuls, l’Europe sur le déclin mais aussi l’Europe de l’intime, celle que chacun d’entre nous peuple à sa façon. C’est cette attention à notre réalité commune, mais aussi aux petits bonheurs de chacun, aux happy ends individuels, à une histoire qui s’écrit par le bas, qui rend le propos réellement politique. Irréductible à des slogans ou formules creuses, Big Bang Europa cherche à embrasser notre réalité contemporaine dans sa complexité et permet ainsi plusieurs niveaux de lecture, comme différentes couches de sédimentation. Un texte lyrique, cinglant et percutant.