Un ciel provisoire

Prisca Agustoni

Il plane dans les poèmes et les proses poétiques d’Un Ciel provisoire une menace sourde. (...) Aucune voie de salut, pas d’espoir de vie éternelle ou de protection par une divinité tutélaire bienveillante. Le ciel ne peut être autre chose que provisoire et le paradis à jamais perdu.

(extrait de la préface de Silvia Härri)

Critique

par Nathalie Garbely

Publié le 20/07/2015

Trouver une «nouvelle façon d’habiter» le monde, trouver une nouvelle façon d’y cohabiter avec ses fantômes, ses identités plurielles construites dans des temporalités différentes, et déjouer les angoisses devant la mort pour se sentir à nouveau pleinement en vie – et libre –, voilà quelques aspects de la quête dont rend compte le second recueil en français de Prisca Agustoni, une poète qui écrit également en italien et en portugais (poèmes, nouvelles, traductions).
Quatre parties, «le ciel promis», «la chute», «les anges aveugles» et «le huitième jour», composent Un ciel provisoire. Telle «une genèse à l’envers», ce recueil évide poétiquement la création rapportée par les deux testaments chrétiens. Racontant la perte d’un paradis et d’un dieu, ainsi que d’un sentiment de sérénité, ces poèmes disent aussi le désir, éprouvé tout à la fois physiquement et spirituellement, pour «l’absent». Ils disent ce désir de lumière, qui fait porter le regard vers le ciel. Ils disent la désorientation, le «désarroi […] total», mais aussi la quête d’une nouvelle «demeure», d’une autre «patrie». Sont également exprimées des angoisses existentielles que rendent tangibles des figures de loups garous, de chiens et de loups aux mâchoires menaçantes, tels qu’il s’en rencontre dans les contes de fées. Si le je-poétique est singulier, l’accompagnent des «fantômes» et des «masques», une pluralité d’identités dont certaines sont encore ancrées dans un passé qui semblait pourtant révolu, de même qu’un cerf-volant en l’air reste retenu à terre par une main lointaine. Qu’il s’agisse de la nuit, d’un éteignement en gris, d’ombre ou de noir, le sombre imprègne largement les premiers poèmes. S’y opposera la clarté finale, lumineuse, prise entre le blanc et le bleu qu’annoncent délicatement les illustrations de Davide Giovanzana: «Depuis cette lumière totale qui règne désormais en toi, tu découvres une nouvelle sorte de patrie, un sentiment qui s’enracine dans le ciel».

Le renversement de cette dernière image, un enracinement dans le haut, a son importance. Le végétal est omniprésent dans ce recueil, directement désigné ou métaphoriquement: «l’ossature des fleurs», «une forêt», «les arbres de la chambre», «un pétale» ou encore  «l’écorce de ton absence». C’est précisément du végétal, traversant en permanence le cycle des saisons, que, «le huitième jour», surgira un nouveau modèle d’infinitude: «Et tu ne savais pas que les plantes ont cette espèce de vie éternelle, ce va-et-vient que nous leur envions. Car nous, quand on s’en va, c’est pour de bon».
Le livre de Prisca Agustoni s’ouvre sur un désir d’écriture, un besoin impérieux de répandre l’encre de l’écriture sur une terre rattachée à une famille, une nation – une «patrie» –, et désormais abandonnée. Les poèmes liminaires énoncent un projet poétique. Il s’agira de «frotter les mots», d’«enfonc[er] dans la langue» des «ongles» devenus «lames subtiles», de «di[re] et rempli[r]» par l’écriture les obscurités profondes, «ce qui compte vraiment», ce qui est si difficilement verbalisable, quelle que soit la langue. Au terme du recueil, il semblerait que l’entreprise poétique ait réussi. L’acceptation d’un état du monde et l’abandon de certaines peurs permettent effectivement de trouver «une nouvelle façon d’habiter chez [s]oi». Un double constat est alors posé: «Quelques mots, seulement, quelques mots à peine, et tu nais à nouveau. / Transparente, inattendue et légère, comme la neige.» Désormais, dépassant un désarroi ressenti face à de multiples langues, il s’agirait d’aller vers un nouveau langage: «À la fin, tu regardes ce blanc tout autour et tu comprends qu’il faut bien réinventer un langage, il le faut avec urgence, creuser dedans creuser encore creuser partout pour trouver un sens. // Peut-être deux».

Or, dans ces poèmes, la langue n’est ni usée, ni transpercée, ni mise à mal. Qui lit «frotter les mots», «inciser la langue» s’attend à ce qu’une pression énergique soit exercée contre le lexique, la syntaxe, contre le vers, à ce que la langue soit frappée, fracassée. Pourtant, aucune césure surprenante. Aucun enjambement déconcertant. Le plus souvent, le vers correspond à une phrase ou à un syntagme complet et le passage à la ligne se fait autour d’un signe de ponctuation. Un seul néologisme surprend les lecteurs: «rapteur», dans lequel cohabitent le ravisseur et le violeur, sans doute dérivé du portugais raptor. Du frottement annoncé, reste cependant le mouvement de la répétition, d’un geste pas tout à fait régulier mais insistant. Cet emploi particulier des ressorts de la répétition agit, lui, au fil des pages.

Le poétique de la langue de Prisca Agustoni ne s’appuie pas sur la rime, mais sur des figures, telles que l’anaphore, présentes au niveau d’un poème comme du recueil. Des vers entiers ou des syntagmes se retrouvent dans plusieurs textes dont les formes varient, du quatrain au paragraphe de prose poétique, et dont la construction repose rarement sur une métrique rythmée. Ainsi, les poèmes de la deuxième et de la quatrième section, débutent presque tous de la même façon: dans le premier cas par «j’arrache», et dans le second par «tu croyais connaître». C’est là, dans ces différentes répétitions, indissociables du renversement articulé autour du végétal, que s’opère une réconciliation avec le monde. Celle-ci provient donc moins d’une incision de la langue, que d’une progression qui tient du lent cheminement, telle la progression de pas dans de la poudreuse. C’est de là qu’au «huitième jour» émerge une nouvelle sérénité. C’est de là que se retrouve un ciel – un ciel «provisoire, telle l’empreinte du renard sur la neige».