Dans un livre, j’ai lu que…

Eugène

Dans un livre, j'ai lu que le mot «canoë» est arrivé en Europe grâce aux Espagnols. En somme, «canoë» a voyagé en «caravelle»... Dans un livre, j'ai lu que Cocteau fit rire un auditoire d'Immortels, en déclarant dans son discours de réception à l'Académie française: «Je sais que la poésie est indispensable. Mais je ne sais pas à quoi...» Dans un livre, j'ai lu que..., ce sont les trésors de lecture d'Eugène, insolites, drôles, érudits... Embarquement pour le pays des mots! Partagez avec Eugène vos propres trouvailles... Lisez et participez à la suite de l'aventure. Voir modalités du jeu à l'intérieur.

(Présentation du livre, éditions Autrement)

Critique

par Brigitte Steudler

Publié le 31/08/2012

Composé sous forme d’abécédaire, Dans un livre, j’ai lu que… est le catalogue d’anecdotes et de citations dressé par Eugène, écrivain d’origine roumaine arrivé en Suisse romande en 1975 à l’âge de sept ans. Il y regroupe les histoires qu’il a puisées dans ses lectures par thème, allant de A –pour ampoules, argent, B –pour bibliothèque, blanc, et C –pour cachez ce sein…, café, catégories, censure, chanson, cheveux, cinéma, corps humain, critique littéraire, à Y – pour Y (i grec), en passant par L –pour lâcheté entre collègues, lecture, librairie, M – pour maître et serviteur, malle, marques, mensonge, meuble, microsoft, mise en abyme, mise en garde, mots, N –pour nécessité, nommer, novlangue, O – pour objets perdus, oiseaux, oups, ouverture d’esprit, et P – pour papier, prédateurs, prophète en son pays, publicités. A la manière de Georges Perec dans Je me souviens (1978) et avant lui de Joe Brainard dans I remember (1970), Eugène commence tous ses extraits par «Dans un livre, j’ai lu que». En rassemblant ce florilège de textes, l’écrivain témoigne de son attachement pour les livres et la littérature. Il aborde souvent des questions de censure, de mise à l’index, ainsi que la place grandissante occupée par Internet, l’écriture et la lecture sur écran: «Dans un livre, j’ai lu qu’en moyenne les doigts d’un Occidental tapent deux millions de fois sur une touche de clavier par année. Dont 170 000 fois rien que sur la barre d’espace. Quand on sait qu’une page compte en moyenne 2 700 signes, on peut en conclure que chaque année un Occidental produit soixante-deux feuilles blanches.»

Quand elles ne sont pas déjà largement diffusées sur le web, la plupart de ces histoires, ayant trait au monde de l’écrit et des bibliothèques en général, déclenchent étonnements, sourires ou franches rigolades. «Dans un livre, j’ai lu qu’en 1833, un critique déclara: "Le roman est épuisé, à bout de ressources; il se meurt de banalité." Chronique d’une mort annoncée jamais arrivée.» «Dans un livre de médecine, j’ai lu que "le placebo est un mensonge qui guérit". Je me demande s’il ne s’agit pas de la plus belle définition de la littérature »

Très souvent aussi, les anecdotes proposées par Eugène séduisent parce qu’en les isolant de leur contexte, il réussit à leur donner un sens qu’a priori elles n’avaient pas sous la plume de leurs auteurs: «Dans un livre, j’ai lu que selon Vladimir Nabokov, "réalité" est un des rares mots qui n’ont de sens qu’entre guillemets.» Ou encore…: «Dans un livre, j’ai lu que "obsolète" est tombé en désuétude.»

La juxtaposition de ces textes dresse par citations interposées le portrait de l’écrivain tel qu’il transparaît dans plusieurs de ses écrits comme La vallée de la jeunesse, Prix des auditeurs RSR et Coups de cœur Lettres frontière 2008 (La Joie de Lire, 2007), Mon nom (L'Aire, 1997 – 2005) ou, plus récemment Dernier mot, recueil de chroniques parues entre 2003 et 2009 dans la revue Tracé (Seatu, 2010). Dans ces trois ouvrages, le regard de l’écrivain et son sens de la boutade puisent dans les déplacements géographiques la matière à des réflexions portant sur des éléments urbains ou paysagers (statues, bâtiments, éléments architecturaux) ou sur des objets (tels les emballages redessinés par Jean Nouvel). Avec facilité, Eugène s’affranchit du sens commun pour transmettre des remarques sous-tendues par un sens de la dérision très personnel. De façon similaire, dans sa restitution d’extraits de ses lectures, il porte un éclairage personnel sur les citations ou anecdotes qu’il prend plaisir à nous présenter. Emmené par son propre raisonnement, il réussit à générer un sens souvent caché que sa double immersion dans la culture roumaine et francophone favorise indéniablement. A l’image du titre d’une de ses chroniques parue dans la revue ci-dessus mentionnée, «Dis-moi ce que tu vois, je te dirai qui tu es», nous pourrions écrire concernant Dans un livre, j’ai lu que…: «Cite-moi qui tu veux, je te dirai qui tu es». A quatre reprises, une fois ses anecdotes contées, Eugène ne résiste pas à son imagination féconde et enchaîne par un «Dans un livre qui n’existe pas, j’aimerais lire une histoire qui…» esquissant dans la foulée les grandes lignes d’une suite qu’il se plaît à imaginer pour notre grand plaisir. Moments précieux, ces légers écarts à la règle imposée donnent à ce catalogue un effet d’agréable surprise.

Néanmoins, alors qu’Eugène, Dans un livre, j’ai lu que…, reconnaît explicitement s’être inspiré de Je me souviens de Georges Perec, il s’abstient de faire figurer les références bibliographiques de ses sources. Aurait-il oublié que Perec fait suivre ses 480 «Je me souviens» d’un index signalant thèmes, écrivains et titres d’œuvres? Cette absence est d’autant plus incongrue lorsque nous découvrons en toute fin d’ouvrage une invitation faite aux lecteurs à concourir pour figurer dans le tome 2 de Dans un livre, j’ai lu que… en envoyant des anecdotes trouvées dans des livres, dont il est demandé de joindre les références. Si la quatrième de couverture encourage les lecteurs à partager avec Eugène leurs propres trouvailles, comment concevoir qu’il ait lui lui-même gardé les siennes? Mystère et boule de gomme ! 1 Et maintenant comme le suggère Eugène, à vous de jouer!