Les Neiges de Damas

Aude Seigne

Voici un livre sur Damas qui ne parle pas de Damas. C’est un hivernage intime, un trajet de taupe, un enfouissement. Une saison d’hiver passée en 2008 dans le sous terrain du musée national de Damas à dépoussiérer, photographier et répertorier des tablettes sumériennes. Alice raconte cette aventure six ans plus tard quand la Syrie n’est plus celle qu’elle a connue. Alice est une jeune femme qui, quittant l’adolescence, perd l’illusion que l’âge adulte est un état plane et heureux, qui serait le résultat du chemin tortueux de l’adolescence.

Aude Seigne a de l’appétit, et sa faim est plus grande que le doute, pourtant constant chez elle. Sa curiosité est immense, réjouissante et captivante. Sa finesse d’analyse douce et précise. Son ouverture sur le monde lumineuse. Sur Les Neiges de Damas, elle dit : «C’est un nouveau type de voyage. C’est un livre contre l’obligation de conclure.» C’est un livre de la génération de ceux qui regardent le monde depuis l’après mur de Berlin. Une écriture non pas militante mais engagée d’une grande voyageuse au repos, qui cherche à apprendre à être heureuse avec des questions plutôt que des réponses.

(Pésentation du livre, éditions Zoé)

Critique

par Marina Skalova

Publié le 08/04/2015

Une jeune fille, Alice. Étudiante en archéologie, elle se spécialise dans les civilisations mésopotamiennes, séduite par l’idée d’apprendre «la plus vieille écriture du monde». Elle est la seule étudiante, arpente les couloirs et les bancs poussiéreux de l’université un peu perdue, les lèvres suspendues aux paroles de ce vieux professeur plongé dans les confins du temps, Adam Compagnon. Le livre est composé en trois parties, elles-mêmes divisées en fragments, qui jonglent entre différentes temporalités de la narration. Le temps du récit s’étend entre 2005 et 2013, se télescopant avec quelques retours en arrière («Printemps 1980»), à l’époque où le professeur Adam Compagnon était encore étudiant lui-même, ainsi qu’avec une temporalité fictive («1770 av. J-C»), celle d’Oubaram, étrange oiseleur dont elle découvre l’existence sur une tablette sumérienne et qu’elle imagine, arpentant les toits de Mari, une cité antique engloutie. Ce détour par la fiction est salvateur pour cette jeune fille qui traverse une intense crise existentielle et se réfugie dans l’étude du passé.

Aux côtés de son professeur et d’un jeune doctorant, elle s’embarque pour Damas, en 2008, où les trois chercheurs passent la majorité de leurs journées réfugiés dans les sous-sols du musée archéologique, inventoriant et décryptant des tablettes sur lesquelles figurent des signes en langue sumérienne. «J’ai oublié la langue, mais j’ai gardé la sensation de l’argile millénaire sur les doigts, l’impression d’avoir touché à une toute petite partie de quelque chose d’important», écrit-elle. Avant qu’elles ne s’effritent devant ses yeux, la jeune fille fouille la parole des origines, elle-même en quête de la langue lui permettant de donner forme à son expérience. Son écriture traque l’intelligence de la ruine, la mémoire séculaire du marbre, dans l’espoir d’extraire des vieilles pierres une vérité suffisamment solide pour lui permettre d’affronter son présent.

Lorsqu’elle est en Syrie, le détour par l’ailleurs ne lui permet pas de s’évader. Alice demeure en proie au même malaise, enfermée dans sa propre peau. Elle traverse les paysages en étrangère, s’éprend d’un pays qu’elle ne fait qu’effleurer, où elle ne fait que passer, sans parvenir à transpercer la paroi invisible qui la sépare des êtres et des choses. Une distance dont elle est consciente, mais qu’elle ne parvient pourtant pas à endiguer.

«Je voyageais en spectatrice, fascinée et prudente, observant les reflets du monde et ses répliques sismiques sans me pencher en avant pour examiner l’ampleur du phénomène». 

Son voyage, tout intérieur, correspond à un effritement de ses certitudes, un processus de lente maturation qu’elle n’est pas encore prête à assumer.

«Damas me rendait calleuse, poreuse, aussi friable que les tablettes que je dégageais chaque matin des petits cartons numérotés. Je me stratifiais».

Comme les stèles dans les musées, la jeune fille doit faire face à l’affront du présent: la vie qu’elle a menée jusque-là s’écaille, devient poussiéreuse et incertaine.

«On dit qu’on fait un voyage, en réalité, c’est le voyage qui nous fait ou nous défait», disait si justement Nicolas Bouvier. Aude Seigne nous présente la trajectoire d’une jeune fille «défaite» par l’expérience du déplacement, le vertige d’un voyage qui la confronte à ses limites intérieures. Une crise personnelle, dont Damas est la simple coulisse. Ce ne serait pas si dérangeant si l’enjeu n’était que touristique, si elle ne ressentait pas le besoin de comparer son vide intérieur aux silences de l’Histoire. Quelques années plus tard, lorsque la guerre commence en Syrie et ne s’arrête plus, Alice retrace sa désillusion, la douleur de voir disparaître cette ville, en laquelle elle s’était projetée sans réellement la connaître, sous les rafales de l’actualité. Le nombrilisme dont fait alors preuve cette narratrice, qui oscille sans arrêt entre «je» et «elle» sans que cette alternance de points de vue n’apporte un quelconque changement de perspective, est profondément perturbant.

«J’ai compris à Damas qu’on pouvait parcourir le monde en rêveur aussi longtemps qu’on le voulait, il n’en demeurait pas moins cruel», écrit-elle. Le livre rend compte de la désillusion d’une enfant, qui grandit dans un cocon protégé tandis que le monde succombe sous les bombes. D’une jeune femme à l’aube de l’âge adulte qui jette un regard désenchanté sur un lieu qu’elle avait aimé, investi, fantasmé, avant que les griffes du réel ne s’en emparent. Le Damas, havre de projections de l’archéologue qui feuillète les pages de l’Histoire comme celles d’un livre n’existe plus. La protagoniste ne semble en tirer qu’une douleur purement individuelle, comme l’on s’attendrit devant des souvenirs qui s’effilochent, un passé qui part en lambeaux.

«On a droit à la stabilité comme à une mère. On a droit et besoin de grandes sources d’eau potable et de terres lumineuses, de plaines intérieures ou lâcher ses bêtes intérieures en cas de débâcle. On a besoin de ces rassérènements-là comme j’avais besoin, en Syrie, d’une main qui ne soit pas la mienne.»

Ce passage illustre toute la fragilité de la démarche, dont l’écueil principal consiste à mettre sur le même plan la douleur individuelle d’une jeune femme et la brutalité de la réalité syrienne.

Au fil des pages, Alice se livre à une méditation sur les ailleurs que l’on traverse et qui nous traversent; les paysages en lesquels on se projette et qui n’ont que leur réalité brute à nous offrir en partage. Par instants, on sent poindre le début d’une belle réflexion sur le statut du voyageur moderne, qui prolonge le début remarqué d’Aude Seigne, Chroniques de l’Occident nomade. Dans son premier texte, Aude Seigne souligne l’attitude ambivalente de ces voyageurs, qui prétendent s’aventurer à la rencontre de l’autre, là où leurs quêtes sont avant tout personnelles. On pourrait alors espérer une réelle critique du rôle du globetrotter occupant ses vacances dans des pays en guerre, qui interrogerait les enjeux sociétaux et politiques des nouvelles formes de tourisme mondialisé. Malheureusement, ici, il n’en est rien.

Dans Les Neiges de Damas, Aude Seigne revient vers une écriture autocentrée, introspective, qui préfère fouiller à l’intérieur de soi que de s’ouvrir au monde. Des êtres humains qui peuplent les pays où elle s’aventure, il n’est presque jamais question. Creusant encore ce fossé, les passages consacrés à la situation en Syrie sont signalés par le titre «Politique». En séparant ainsi les évènements actuels de ce qui relève de la sphère purement personnelle – comme si le privé n’était pas toujours, aussi politique – l’auteur-narratrice témoigne d’une incapacité à assumer un propos collectif. Ce livre, qui se veut le manifeste d’une génération, nous dit finalement, avant tout, l’incapacité d’une voyageuse à dépasser sa propre subjectivité, à cesser de se refléter comme Narcisse dans les paysages ravagés qu’elle arpente. Après avoir refermé le livre, ce que l’on retient, c’est surtout l’indifférence de cet Occident, qu’elle incarne ici malgré elle.