Le Gris du Gabon

Corinne Desarzens

Un perroquet, une petite fille qui disparaît, cent requérants d'asile dans un abri anti-atomique, nés au mauvais moment et du mauvais côté du monde: l'envie de dire l'abîme qui sépare les sentiments de l'administration. Donner une voix, croiser un regard, éclater, de rire et de fureur, parler du temps qui passe. Montrer. Comment rester indifférents au courage, à la grande leçon de vie, et à la violence soft exercée jour après jour sur ces rescapés magnifiques, traités comme si les officiers de l'aéronautique giflaient les astronautes de retour de la lune. L'urgence de prendre le temps de dire autrement. Alors la beauté, alors l'oiseau, et la petite fille, et les mains d'icône. Et l'urgence, comme jamais, de faire savoir. La douceur est invincible, dit Marc-Aurèle.

(Présentation du roman, éditions l'Aire)

Critique

par Elisabeth Vust

Publié le 10/12/2009

Elle se cachait derrière Adrienne dans Aubeterre (1994), derrière Alice dans Tabac de Havane évoluant vers le Chrysanthème (2008). Corinne Desarzens prête aujourd'hui des traits de sa personnalité à Ariane dans Le gris du Gabon, récit en prise direct avec l'actualité, autour de la situation des requérants d'asile en Suisse, plus précisément dans le Canton de Vaud où elle habite.

«Comment rester indifférents au courage, à la grande leçon de vie, et à la violence soft exercée jour après jour sur ces rescapés magnifiques, traités comme si les officiers de l'aéronautique giflaient les astronautes de retour de la lune?». Le préambule immerge d'emblée dans le style si singulier et inclassable de la Vaudoise d'adoption, qui dit que les images tombent «tout entières» dans ses textes. On retrouve d'ailleurs cette si belle métaphore de Poisson-Tambour (2006), texte dédié à son frère suicidé: «Dans la famille, nous avions l'amour silencieux. Comme un œuf frais au bord d'une table. Comme un œuf qui vacille sur une marche d'escalier». Ce frère décédé et son jumeau survivant figurent de fait dans Le gris du Gabon, ainsi que les parents: la mère-araignée, et ce père autrement tyrannique, auquel était consacré Tabac de Havane évoluant vers le Chrysanthème.

Ces traces biographiques pourraient apparaître comme une façon de marquer son territoire, également signifier que les traumatismes ne sont pas comparables, ne se quantifient pas, mais résonnent les uns avec les autres – chacun a une faculté de résilience différente. Quoiqu'il en soit, deux éléments motivent le double de l'auteure, Ariane, à donner bénévolement des cours de français à des requérants d'asile: un frère cadenassé en lui-même, et le roman de la Danoise Karen Blixen La ferme africaine (1937). Ariane suit des destins proches ou similaires à ceux qu'évoquent Fernand Melgar dans son film La Forteresse (Léopard d'or, Festival de Locarno 2008), où était montré «le tri quotidien d'être humains» au centre d'enregistrement de Vallorbe.

Jours sans rêves, désirs niés, expulsions musclées, hommes «qui n'ont pas le droit d'être ici, ni de pouvoir aller ailleurs», Ariane mesure «l'abîme entre les sentiments et l'administration». Sans angélisme, sans manichéisme. Pas d'un côté les victimes et de l'autre les bourreaux. Et si des questions telles que la délinquance émergent, c'est toutefois un trafic plus romanesque que celui de la cocaïne qui occupe ici le terrain: le trafic d'oiseaux exotiques. Du coup, un étonnant perroquet - le gris du Gabon - devient prétexte à un de ces jeu de pistes que l'auteure sait si bien brouiller, avec sa plume effervescente; peu encline à suivre une trajectoire linéaire, tant le monde grouille de fils à remonter et à tisser.

Corinne Desarzens dit que la vie n'existe pas tant qu'on ne la met pas en forme. Seul importe ce qu'on garde de la vie, ce qui a infusé. Ecrire permet de digérer, tamiser, précipiter, sublimer; écrire pour dire ce qu'elle voit, sent, en regardant autour d'elle toutes antennes dressées: le désarroi de celui qui se demande depuis soixante ans où est passé le temps - «derrière le congélateur où glissaient les cartes postales qu'il ne retrouvait plus?»; l'habitude prise par les réfugiés de restreindre leur ration de mots - «du langage codé qui pouvait, devait tenir sur un ticket d'autobus avant d'être avalé en cas de menace»; le désoeuvrement d'Ariane devant les statistiques - «des chiffres, des chiffres qui vous clouaient. Comme le cours des actions cache le destin de familles entières».

Elle oppose au contexte politique tendu, au dénuement et à la violence sa curiosité encyclopédique et sa liberté créatrice qui contrastent pour le moins avec l'esprit borné des lois et la quasi réclusion des requérants d'asile. Son écriture est portée par cet élan qui est «le contraire de la mort», et délivre des images parfois véritables coup-de-poings sur le tambour de l'âme. Elan qui incite l'écrivain à la digression, aux chemins de traverse, et qui pousse Ariane vers Wade, Soudanais d'une trentaine d'années. «A la maison, il resta debout et la serra très fort, la serra contre lui de tout son long, augmentant la douleur de se sentir vivant». Cliché ou pas, Wade bouleverse cette femme, mère d'enfants adultes «qui n'a plus fait l'amour depuis vingt ans». Mais le temps est compté. Wade est expulsé.

«Un jour, Ariane sentit ses doigts de pieds, aussi libres que des petits pois dans leur cosse. La tension se relâchait. Elle allait mieux.» Tout passe, dit-on. En tout cas, Corinne Desarzens dit si bien la tension amoureuse, le magnétisme entre deux êtres, l'envie de tout donner et la peur de réveiller des fantômes, la faim du corps, l'arrachement, le bonheur de savoir l'autre vivant.