Poisson-tambour

Corinne Desarzens

«C'est arrivé. Quoi? Un coup de poing ou de nageoire sur le tambour de l'âme. Pourtant, qui peut voir sur nos fronts cette épaisseur d'ombre, qui peut déceler qu'il y a eu un avant et un après?»

Corinne Desarzens a eu deux frères - des jumeaux qui sont devenus pêcheurs. Aujourd'hui, elle n'en a plus qu'un. Elle consacre à son frère suicidé Poisson-Tambour, récit familial gorgé de lait, de sel et de sang, où elle nous initie par ailleurs à l'ichtyologie. Au rythme «mortel, hypnotique» du tambour menant le soldat au front, elle chronique l'inexorable naufrage d'un homme dans la vase de l'existence, sans y enliser sa plume et sans se couper du dehors, où «tant qu'il y aura de l'herbe, tu ne mourras pas» (Je voudrais être l'herbe de cette prairie, 2002).

Reliée au monde concret et à l'imaginaire, son écriture qu'on dirait instinctive - farouche, chantante, effervescente et curieuse de tout - n'est freinée ni par les virgules (nombreuses) ni par le chagrin. «Tant que je réussirai à faire parler le papier, le corps de Frédéric restera entier».

(Présentation du livre, éditions Campiche)

Entretien avec Corinne Desarzens

par Elisabeth Vust

Publié le 05/01/2006

Français – italiano

Aubeterre chroniquait la discorde autour du domaine familial dans votre belle-famille. Aujourd'hui, c'est votre propre famille que dévoile Poisson-Tambour. La réalité est-elle un prétexte à écrire (ou un pré-texte)? Ou l'écriture permet-elle de digérer la vie?

Tant que je ne l'ai pas racontée, tant que je ne l'ai pas écrite, la vie n'existe pas. Hors de portée. Ou elle existe trop, palpitante, débordante, désordonnée, pas encore mise en forme. Et ça rend fou, tout ce temps qu'il faut pour raconter bêtement une histoire. On court toujours derrière. L'écriture digère-t-elle la vie? Le filtre c'est soi-même, la vie ce qui se passe à travers nous. Ce qui reste, plus dense, plus arbitraire, surprend toujours. Sartre, pourtant de loin pas mon auteur préféré, dit que les livres ne détruisent rien et construisent si peu. Les matériaux restent les mêmes, mais ils s'ordonnent autrement, qu'on travaille à chaud, avec la passion et le chagrin, ou à froid, quand ça fait du bien de les mettre à distance. Je pense que c'est le temps, le temps seul qui permet de digérer.

Le lecteur de Poisson-Tambour ne sait pas s'il lit un roman ou un récit (auto)biographique...

Autobiographique ou non: toujours la même question. Les tours du monde autour du nombril et du vagin d'Annie Ernaux et de Madame Angot m'ennuient. Les souvenirs tordus de Bret Easton Ellis me captivent. De première main, son matériau, mais après, il enlève, il allonge, il reconstitue, Il se laisse hanter: c'est si intimement mélangé que la vérité n'a qu'à bien se tenir, on tourne les pages et c'est la seule chose qui compte. Plusieurs scènes de Poisson-Tambour (l'intronisation des gendarmes, la visite à la coupeuse d'ongles de Sierra Leone) sont inventées. Soyons précis: les détails, l'atmosphère, les lieux, le moment sont inventés. Mais pas le spectacle des douze tambours, non, ça c'est impossible.

En 2002, vous avez publié Je suis tout ce que je rencontre et Je voudrais être l'herbe de cette prairie. Ces deux titres évoquent votre manière de vous fondre dans votre sujet et de quitter ainsi la vie pour la fiction. De ce point de vue, Poisson-Tambour aurait pu s'intituler «Je suis Frédéric» (votre frère décédé)...

Frédéric est le sujet central. L'axe. De toute sa vie, dérobée par ses propres parents qui se persuadaient de ne vouloir que son bien, il n'a jamais pu conjuguer le verbe être. Un verbe qui se répand, qui peut s'associer à tous les autres dans ce qu'on appelle le présent continu: «être en train de faire quelque chose». Un verbe puissant, pur, non dilué, capable de tout. Magnifique trilogie de la Norvégienne Herbjorg Wassmo, Le Livre de Dina répète jusqu'à la saturation «Je suis Dina». A Frédéric, je prête ma voix pour qu'il conjugue enfin le verbe être. Son prénom, une incantation, repousse l'issue. Il ne meurt pas.

Cette fusion opérée par l'écriture se décline sur le mode de l'identification (à votre frère jumeau suicidé, donc au (sur) vivant également) et de la disparition: vous vous abstrayez de votre texte, vous en évadez...

Pas «mon», mais son frère jumeau, le jumeau de Vincent, pas le mien. Un jumeau identique, ou monozygote pour faire plus savant, ne peut avoir de jumeau que du même sexe. La vie grouillante - la scène du train où deux voyageurs parlent des plastiques, ce que montre une carte postale, ce que pense le boucher - compte bien plus que les interventions du narrateur, qui doit surtout mettre en scène et faire disparaître les coutures. J'adore, malgré moi et ce que je viens de dire tout au début, quand la vie réduit à néant nos faibles tentatives pour la maîtriser. Quand elle submerge et prend toute la place.

Vous présentez votre famille comme «brillamment équipée pour l'échec». Cyniquement dit, votre frère a prouvé l'efficacité de cet équipement mortifère...

Oui, tout est annoncé, tout est joué. Un grand amour sans suite, pour ma mère, et son «oui» si inexplicable, à celui des prétendants le moins susceptible de lui apporter ce qui rend exaltants les heures, les jours, les années; ces jumeaux avec lesquels la mère se marie davantage qu'avec l'époux; l'équipement mortifère, effroyable, pour barrer les velléités de fuite, les projets de départ, les coups de foudre, pour verrouiller les écoutilles tout en maintenant la façade, au dehors, tout en croyant garder la face alors que la maison ne tient plus que par la tapisserie. Tout est annoncé, comme dans les films d'épouvante, par un bruit qui revient à plusieurs reprises: le tambour.

Ce récit consacré à votre frère est aussi un texte de résistance (pour ne pas dire résilience) par l'écriture?

Forcément de la résistance, de l'écriture, qui va forcément à contre-courant. La lecture, elle aussi est un acte de résistance. Le seul fait de s'enfermer dans une pièce avec un bouquin est un acte terriblement subversif.

C'est également un récit de filiation(s). Votre père ne vous a pas appris les gestes de tendresse, mais vous a transmis cet amour de la terre, des odeurs?

Non, c'est plus complexe, plus pervers. Le père ne passe pas de temps avec ses fils. Plus tard, il pose l'or sur la table, tue l'envie, démobilise. Où est la tendresse? Non, le père qui n'aurait jamais dû être père est un astre aux satellites qui ont la peau de femmes. Le père, citadin de cœur, ne transmet aucun amour de la terre, non, mais l'amour des contradictions, des polémiques, des grandes causes perdues. Trois mois après ma mère, dix-huit mois après Frédéric, mon père est mort cette année, le jour de mon anniversaire. Il laisse une correspondance extraordinaire, au sens littéral, une collection de lettres de rupture, souvent des lettres sonores, bandes magnétiques retranscrites par d'ex-secrétaires. Des lettres de vitupération contre les CFF, Swisscom et les fabricants de roquefort. Ce père-là faisait le grand écart, participant à la manifestation écologique contre l'autoroute du Somport dans les Pyrénées juste après un dîner en perruques organisé par des banquiers zurichois.

«Tout va par deux, chez nous», notez-vous. Vous avez eu des frères jumeaux, puis avez donné naissance à des jumeaux. Par ailleurs, Je suis tout ce que je rencontre et Je voudrais être l'herbe de cette prairie étaient conçus en miroir. A l'instar de votre famille, votre œuvre se place-t-elle sous le signe du double?

Oui, par deux. De plus en plus. Une manière appelle son contraire. Un tempo un autre tempo. Il m'arrive de jouer du piano, quand la maison est vide. Quand je joue Round Midnight de Thelonious Monk, j'ai envie d'une Barcarolle vénitienne de Mendelssohn. Un dîner du roi réclame une bonne semaine d'ascèse. Vivre comme un moine et, soudain, faire une folie. Pour l'écriture, j'aime travailler à un projet opposé: raconter une semaine absurde, drôle j'espère, en Australie après Poisson-Tambour; dire l'apprentissage de la langue japonaise pour contrebalancer les notes sur mon père.

D'où vous viennent des images telle que «C'était un œuf frais au bord d'une table, qui vacillait au bord d'une marche d'escalier» pour parler de l'amour silencieux de votre famille. Tombent-elle pour ainsi dire entières dans votre texte ou les composez-vous longuement?

Les images saisissent. Comme au cinéma. Et oui, elles tombent tout entières. Certaines au réveil. Souvent en marchant. J'ai gardé la photo de Claudia Cardinale dans La fille à la valise de Zurlini, toute seule, paumée dans une banlieue de Parme, superbe. Durrell parle d'un curry si frais qu'il venait tout droit des aisselles de Krishna. Les véritables images changent tellement de la langue ordinaire, répétitive, sans invention, convenue, lue des centaines de fois. Les images sont toujours neuves. Elles donnent des coups de poing.

Pour finir sur une note de saison. Un des derniers Noëls de votre frère s'est passé au «ras de l'assiette» entre hommes (son frère et son père). Et chez vous, cette année?

Notre Noël cette année? Deux solides poulets au curry, justement, vraiment très relevé; les carcasses pour en extraire une soupe et ensuite posées dehors, pour un renard, pour une renarde plus exactement. Des câpres avec leurs queues. Une tarte aux cassis avec une liaison d'œufs et de crème. Les journaux pas ouverts pour éviter de se mettre en colère. La neige sur un nouveau jardin qui aura des chemins, de gravier et de bois. Les oiseaux. Le chat qui s'appelle Macao. Les aiguilles et la cire. Les lettres des amis. Toutes les ondes que je voudrais tellement faire circuler. Tout le renouveau et les jours qui rallongent.

 

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Corinne Desarzens: "Finché non l'ho scritta, la vita non esiste" (di Elisabeth Vust)
Nata a Sète, nel 1952 (Francia) da genitori svizzeri, Corinne Desarzens vive a Nyon, nel canton Vaud. Dal 1989 ha coltivato un'opera romanzesca di rara libertà ed energia creativa: Poisson-Tambour, il suo ultimo romanzo, è appena stato pubblicato dall'editore Campiche. Corinne Desarzens a due fratelli gemelli. Oggi ne resta uno solo. Poisson-Tambour, il suo ultimo romanzo, torna sulle tracce del fratello che si è dato la morte, due anni fa. La scrittrice ridà voce a Frédéric attraverso la letteratura, nel ritmo ipnotico di un tamburo che accompagna i soldati verso il fronte. Cronaca di un inesorabile naufragio nella schizofrenia. Con uno stile suggestivo e inabituale, che arriva a paragonare il fratello a "un uovo fresco sul ciglio di un tavolo vacillante sul bordo del gradino di una scala".

In un romanzo del 1994, Aubeterre, lei raccontava la lite relativa a un'eredità, nella famiglia di suo marito. Oggi, con Poisson-Tambour lei si avvicina alla sua propria storia familiare. La realtà è un pretesto per la scrittura (o un pre-testo), oppure è la scrittura a permettere di digerire la propria vita?

Finché non l'ho raccontata, finché non l'ho scritta, la vita non esiste. Fuori portata. O esiste troppo, palpitante, debordante, disordinata, non ancora "in forma". Questo ci fa impazzire, il tempo necessario a raccontare puramente e semplicemente una storia. A correre dietro alla vita. La scrittura digerisce la vita? Noi tutti siamo un filtro, la vita è quel che accade attraverso di noi. Quel che rimane, più denso, più arbitrario, sempre sospeso. Sartre, che non è di gran lunga il mio autore favorito, dice che i libri non distruggono nulla e costruiscono così poco. I materiali sono sempre gli stessi, ma si dispongono in modo diverso se si lavora a caldo – con la passione e il dolore – o a freddo, quando fa bene riuscire a trovare una distanza. Credo sia il tempo, solo il tempo che permette di digerire.

Ma il lettore di Poisson-Tambour non sa se il romanzo è un racconto (auto)biografico …

Autobiografico o no, la domanda è la stessa. Il giro del mondo intorno all'ombelico o alla vagina di Annie Ernaux o Christine Angot mi annoiano. I ricordi distorti di Bret Easton Ellis mi affascinano, invece. E' di prima mano, il suo materiale, ma poi lo scrittore toglie, allunga, ricostituisce. Si lascia affatturare: e il risultato è una miscela talmente profonda che la verità deve rigar dritto. Giriamo le pagine ed è la sola cosa che conta.

Nel 2002, lei ha pubblicato Je suis tout ce que je rencontre e Je voudrais être l'herbe de cette prairie. Sono titoli che richiamano la sua maniera di fondersi al soggetto del libro, di lasciare la vita in nome della finzione. Questo nuovo libro avrebbe potuto allora intitolarsi "Je suis Frédéric"…

Frédéric è il soggetto centrale. L'asse. Per tutta la vita, eclissata dai suoi stessi genitori ch'erano convinti di volere solo il suo bene, non ha mai potuto coniugare il verbo essere. Un verbo che si dipana, che può associarsi a tutti gli altri in quel che, in francese, chiamiamo il "presente continuo": "être en train". Un verbo potente, puro, non diluito, capace di tutto. Nella magnifica trilogia della norvegese Herbjorg Wassmo Dina signora di Reisnes [in Italia pubblicata da Giunti n.d.R.] la protagonista ripete fino alla nausea "Io sono Dina". Io presto la mia voce a Frédéric, perché possa infine coniugare il verbo essere. Il suo nome, come una parola magica, allontana l'epilogo. Frédéric non muore.

Questo racconto, dedicato a suo fratello, è anche un testo di resistenza (per non dire di resilienza) attraverso la scrittura?

Per forza di cose di resistenza, la scrittura va per forza contro corrente. Anche la lettura è un atto di resistenza. Il fatto stesso di chiudersi in una stanza con un libro è un atto tremendamente sovversivo.

Concluderei con una domanda sul suo stile, ricco d'immagini talvolta bizzarre. Si tratta di un lavoro lungo di ricerca e composizione di queste immagini o le "cadono in testa" già formate?

Le immagini attanagliano. Come al cinema. E sì, mi cadono proprio in testa bell'e fatte. Talvolta al risveglio. Spesso mentre cammino. Ho conservato la foto di Claudia Cardinale tratta da La ragazza con la valigia di Valerio Zurlini. Sola, persa, sullo sfondo la periferia, Parma. Stupenda. Lawrence Durrell parla di un curry talmente fresco che veniva direttamente dalla ascelle di Krishna. Le vere immagini scombussolano talmente la lingua di tutti i giorni, ripetitiva, poco inventiva, prevedibile, letta centinaia di volte. Le immagini sono sempre nuove. Ci prendono a pugni.

Adattamento italiano: Le Cultur@ctifSuisse

Revue de presse (sélection)

En 2002, Corinne Desarzens a publié Je voudrais être l'herbe de cette prairie et Je suis tout ce que je rencontre , deux titres reflétant bien sa démarche littéraire. Cette quinquagénaire installée à Nyon opère par fusion, à la fois s'identifiant à son sujet et se fondant dans le texte jusqu'à en disparaître. Depuis 1989, elle donne forme à une œuvre d'une rare liberté créatrice, reliée au monde concret et à l'imaginaire par une écriture aux fils soyeux et résistants.

Corinne Desarzens a eu deux frères - des jumeaux. Aujourd'hui, elle n'en a plus qu'un. Poisson-Tambour est consacré au frère qui s'est donné la mort il y a deux ans. «De toute sa vie, dérobée par ses propres parents qui se persuadaient de ne vouloir que son bien, il n'a jamais pu conjuguer le verbe être», explique celle qui a prêté sa voix à Frédéric «pour qu'il conjugue enfin le verbe être». Ainsi, après sa belle-famille dans Aubeterre, l'écrivain dévoile ici sa propre famille, présentée comme «brillamment équipée pour l'échec».

Cyniquement dit, Frédéric a prouvé l'efficacité de cet équipement: il n'a pu ni échapper à sa «mère-araignée» ni éviter que son père lui coupe «l'envie, les idées, la débrouillardise, la curiosité, les couilles». En sorte que «c'est arrivé. Quoi? Un coup de poing ou de nageoire sur le tambour de l'âme. Pourtant, qui peut bien voir sur nos fronts cette épaisseur d'ombre, qui peut déceler qu'il y a eu un avant et un après?»

Au rythme hypnotique du tambour menant les soldats au front, Corinne Desarzens chronique l'inexorable naufrage de son frère dans la schizophrénie. Elle ne se coupe pas pour autant du dehors, où la vie se cache dans des détails qu'elle restitue avec tant de singularité. Aucune image convenue chez elle, qui compare l'amour silencieux de son clan à «un œuf frais au bord d'une table, qui vacillait au bord d'une marche d'escalier».

«Tout va par deux chez nous», note cette sœur et mère de jumeaux. Par ailleurs, une manière appelant son contraire, Corinne Desarzens compte maintenant raconter quelque chose comme une semaine absurde en Australie pour contrebalancer la gravité de Poisson-Tambour, où elle fait parler le papier pour que le corps de Frédéric reste entier. Et, pour ce frère qui était un pêcheur professionnel, elle a glissé des notes d'ichtyologie dans son texte. Un texte impossible à lire en restant à la surface des mots. A l'instar de Bret Easton Ellis, dont elle dit aimer «les souvenirs tordus», Corinne Desarzens mélange si intimement la vie et la fiction que la vérité n'a qu'à bien se tenir.

(Elisabeth Vust24 heures, 10.01.2006)