La Trinité bantoue

Max Lobe

«Ce n’est pas le retard de bus qui m’importe. On a l’habitude de dire de nos cousins éloignés qu’ils sont des gens d’une ponctualité irréprochable. Oui, mais il peut tout à fait arriver qu’ils soient en retard – et bien en retard, eux aussi. Ce n’est pas non plus la colère de la vieille dame près de moi qui m’importe: elle peut toujours râler comme elle veut, elle finira simplement par attendre ce putain de bus qui fait son escargot. Ce n’est même pas cette affiche politique-là, placardée là-bas en face de moi et dont j’apprendrai des semaines plus tard le caractère détestable que beaucoup lui trouvent, qui m’importe. Non. Même pas mes chaussures Louboutin rouges que je m’étais fièrement achetées à l’époque où tout allait bien. Ce qui me préoccupe le plus en ce moment-ci, ce sont ces deux Mbánjok que je trimballe avec moi! Deux gros sacs d’au moins trente kilos chacun. Ce qu’il y a dedans? De la bouffe! Eh oui! De la bouffe et rien que ça. Qui vient tout droit du Bantouland.»

(Max Lobe, La Trinité bantoue, Genève, Zoé, 2014)

Critique

par Romain Buffat

Publié le 13/10/2014

Dans 39 rue de Berne (prix du Roman des Romands 2013-2014, éd. Zoé), Max Lobe faisait parler Dipita, garçon de seize ans, fils d’une prostituée du quartier des Pâquis qui colorait le monde de sa langue créative depuis le fond de sa cellule de Champ-Dollon. Avec La Trinité bantoue récemment paru chez Zoé, Max Lobe approfondit cette langue en donnant cette fois-ci la parole à Mwána, jeune homme originaire d’un pays d’Afrique imaginaire, le Bantouland, au chômage depuis qu’il a terminé ses études, licencié par un patron sans état d’âme – Monsieur Nkamba, lui aussi d’origine bantoue devenu «vrai-vrai Eidgenosse». Mwána et son ami Ruedi vivent à Genève, mais au bord du gouffre financier: Ruedi ne travaille pas et refuse l’aide de sa famille des Grisons, les postulations de Mwána ne débouchent sur rien, leurs économies s’amenuisent ; ils peuvent momentanément s’appuyer sur la mère de Mwána, Monga Míngá, qui leur envoie de la nourriture du Bantouland. Pas pour longtemps cependant puisqu’elle tombe gravement malade. Elle vient à Lugano où vit Kosambela, la sœur de Mwána, pour se faire soigner. «La galère cogne fort à notre porte», lance le narrateur et ce n’est pas tout, une campagne politique fait rage: partout pullulent les affiches virulentes contre «les moutons noirs».
Pour autant, Mwána ne cède pas à la dépression de même que Max Lobe ne se laisse pas dépasser par son sujet et rejette tout misérabilisme. À toutes ces galères, il oppose un regard lumineux, une langue neuve.

La fameuse phrase de Brecht «Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral» («D’abord la bouffe, ensuite la morale») aurait pu figurer en épigraphe de La Trinité bantoue tant l’urgence de la nécessité traverse ce livre. Mwána accorde peu d’importance aux skinheads venus troubler la fête du 1er août au Grütli tout comme il ne semble pas tout à fait concerné par la manifestation contre les affiches des moutons noirs, pourtant organisée par l’ONG dans laquelle il vient de trouver un stage:

Je me demande une fois de plus ce que je fous là. C’est pour mon stage. C’est pour mon salaire. C’est pour mon ventre. Mais là, le mercure commence à trop monter. Ce n’est quand même pas parce qu’on a faim qu’on va vendre ses dents. Je préfère m’éloigner des lieux.

Lui-même cible potentielle des affiches, on se serait plutôt attendu à une indignation de sa part. Cet art de prendre le lecteur à contre-pied, Max Lobe le maîtrise remarquablement et évite ainsi l’écueil du roman démagogique. Le narrateur préfère rire du climat xénophobe ambiant tout comme il rit quand son ami Ruedi dit que les néo-nazis, comme Mwána, ont un Kongôlibon (un crâne rasé dans le parler bantou).
D’ailleurs on rit beaucoup en lisant le texte de Max Lobe grâce à de savoureux quiproquos, à la drôlerie de certains dialogues et à l’inventivité de la langue du narrateur. Quelque chose de plus tragique pourtant se joue dans ce roman globalement jovial: la misère difficilement concevable, souvent invisible et silencieuse qui sévit en Suisse, dont Mwána est victime. Chômage, Colis du Cœur, aide sociale et sentiment de honte qui en découle, Max Lobe observe tout cela avec un regard profondément humain et le met en lumière pour en finir avec l’image d’une Suisse idyllique. Ce pays, Max Lobe ne l’appelle pas la Suisse mais l’Helvétie.

Ce qui réjouit le plus avec La Trinité bantoue, c’est la conscience qu’un livre se construit avec et contre la langue, à l’intérieur et à l’extérieur d’une langue, elle-même créée à partir d’autres langues. Le roman est traversé par la question des langues, l’incompréhension entre les êtres et la volonté de se rapprocher par la parole. La mère de Mwána, hospitalisée au Tessin, qui ne comprend pas l’italien et parle un français parmi tant d’autres, le crie haut et fort:

Je dis à maman que la barrière linguistique entre elle et ses infirmiers n’est pas facile à escalader. Non et non. Elle proteste. Elle dit qu’on est quand même en Helvétie. Et de me rappeler que dans ce pays-ci, les gens parlent beaucoup de langues.
- Je ne leur demande pas de parler un gros-gros français. D’ailleurs, moi-même je ne parle pas ce genre de français-là. Mais une douche. Une patiente qui demande à prendre une douche, est-ce que c’est du chinois, ça?

L’incompréhension ou pire encore, le silence, sont les maux supplémentaires qui guettent la mère de Mwána, atteinte d’un cancer à la gorge. Et à ce mutisme qui peu à peu ronge sa mère, Mwána oppose une langue qui vient des parlers africains, des français, parfois de l’italien, parfois de l’allemand et du suisse-allemand. Une langue qui double l’adjectif antéposé («un gros-gros français», qui chante («Des bâtons de manioc, de la poudre de manioc, des beignets de manioc, du tapioca, des galettes de manioc, du manioc et encore du manioc»), qui joue («un trapu barbu»), qui rejoue («On ne peut pas demander le tapioca et l’argent du sucre») et qui cherche à rassembler («Ils avaient chacun leur accent et leur langage. Mais avec le temps, ils avaient fini par se trouver une frontière commune»).
Seul bémol, que cette ferveur de la langue ne soit pas toujours tenue avec la même rigueur, laissant parfois place à des passages moins savoureux qui ne servent qu’à faire avancer le récit. Gageons que son prochain ouvrage, que l’on attend impatiemment, vienne démentir cette dernière remarque.