Black Whidah

Jack Küpfer

«Les Esprits de Whidah envahissent le fort, prennent possession de chaque parcelle de silence, les Esprits de Whidah dansent comme des lueurs se flairant dans la nuit...

Il m'est impossible d'évoquer mon arrivée à Whidah sans éprouver une violente émotion. Cette aventure a ébranlé nes nerfs pendant des mois entiers, projetant autour de moi une ombre d'inexplicable terreur.

Whidah... c'est dans ce fort isolé, étranglé par les racines de la forêt de Kpassé, où les esclaes sont embarqués pour les Amériques, et plus précisément vers le Brésil, pour travailler dans les plantations et dans les mines.»

Avec Black Whidah, premier tome d'un cycle romanesque intitulé «Les vies d'azur», Jack Küpfer s'approprie les fastes du romantisme noir et du fantastique avec un sens aigu du récit d'aventure.

(présentation du roman, Olivier Morattel Editeur)

Critique

par Romain Buffat

Publié le 05/02/2015

Après L’Anthologie de la poésie romande d’hier à aujourd’hui (Favre, Lausanne, 2007) et un recueil de poèmes Dans l’écorchure des nuits (Bruno Doucey, Paris, 2011), Jack Küpfer tente l’aventure romanesque avec Black Whidah (Olivier Morattel, La Chaux-de-Fonds, 2014).

Le narrateur, Gwen Gordon, originaire de Stornoway en Ecosse, tour à tour mauvais père, marin et pirate, «ne supporte plus de vivre recroquevillé dans les plus sombres recoins de [sa] mémoire»; il annonce, dès le prologue, vouloir témoigner de «l’étrange expérience qui fut la [sienne]».
En quelques mots, son «extraordinaire aventure» démarre en 1808 au Brésil où il rencontre un certain Porteiro qui propose de l’emmener avec lui à Whidah, port du golfe de Guinée, à bord du navire Antares. On a besoin de Gordon pour ses qualités de polyglotte. En aventurier et homme de mer qu’il est, Gordon accepte. Mais ce qu’il trouve à Whidah, berceau du vaudou, lui inspire une «crainte réelle» car le commerce d’esclaves y prospère. D’ailleurs, Gordon le comprend rapidement, c’est pour amener au Brésil une cargaison d’esclaves que l’Antares est venu jusqu’à Whidah. Malgré ses crimes passés, Gordon est sur la voie du repentir et ne peut supporter moralement d’être mêlé au commerce d’esclaves. Lors d’une dispute avec les négriers et le «chefe» Da Costa, commandant du fort de Whidah, Gordon explique son point de vue et refuse de travailler pour les esclavagistes. Plus tard, Gordon cherche en lui-même «quelque projet d’évasion et de vengeance». Une voix l’attire dans la forêt de Kpassé, puis rebondissements et épisodes fantastiques s’enchaînent.
Jack Küpfer, comme l’annonce la quatrième de couverture, «s’approprie les fastes du romantisme noir et du fantastique avec un sens aigu du récit d’aventure». On ajoutera le conte philosophique, car le narrateur partage à plusieurs reprises ses considérations sur des thèmes existentiels:

L’amour est, dit-on, plus fort que la mort. J’ajouterais que les âmes qui s’aiment ne sont jamais séparées, et que ceux que l’on croit invisibles ne sont nullement absents... (p. 241)

Hélas, ces réflexions sont souvent banales et convenues. De plus, le texte pèche par son manque de recul. Manque de recul du narrateur par rapport à l’histoire qu’il raconte, et manque de recul de l’auteur envers ses personnages. Par conséquent, le roman ne passe pas toujours l’écueil du cliché, du bon sentiment et du kitsch, notamment lors des scènes d’amour:

Paula demeurait immobile, le cœur à vif, avide de caresses et levant la tête telle une chatte abandonnée qui eût trop longtemps léché ses plaies, entre le jugement des uns et la convoitise des autres. (p. 141)

Cette impression de kitsch est due pour une part non négligeable à la langue véhiculée par le roman. En effet, on ne sait pas très bien s’il s’agit d’un texte d’aujourd’hui ou du XIXe siècle, tant abondent les termes désuets et les tournures de phrases volontairement archaïques – l’auteur n’hésite pas à user des subjonctifs imparfait et plus-que-parfait. A ce propos, le texte soulève des questions fondamentales: dans quelle langue peut-on raconter aujourd’hui une histoire située au XIXe siècle ? Que faire aujourd’hui du récit d’aventures d’antan? Malheureusement, omettant de s’interroger sur sa propre forme, Black Whidah ne va pas plus loin que l’hommage rendu aux genres du récit fantastique et d’aventures.
Malgré des images poétiques parfois très attendues «un homme seul et sans but, tel un navire sans gouvernail sur une mer agitée», un jeu sur les sonorités pas toujours heureux («excitation exquise»), une syntaxe peu variée avec l’ajout récurrent, entre deux virgules, d’un complément de phrase au milieu de la proposition, le récit plaira à ceux qui aiment les romans d’aventures où la langue n’est pas la préoccupation première de l’auteur. Et s’ils apprécient le voyage avec Gwen Gordon, ils le retrouveront dans les prochains romans de Jack Küpfer qui ouvre avec Black Whidah un cycle romanesque intitulé «Les vies d’azur».

Revue de presse (sélection)

Fortement marqué par un voyage au Bénin, berceau du vaudou, lors d'un festival de poésie en 2009, il s'empare d'un genre codifié pour livrer un livre double: d'un côté, un excellent roman d'aventures, bien mené, haletant, de l'autre des pages tremblantes, succession de questionnements sur notre aveuglement aux forces invi sibles, sur des mystères de l'irrationnel. On en redemande. (Isabelle FalconnierL'Hebdo, 28.08.2014)

Un parti pris courageux à l’évocation de pages peu glorieuses de l’histoire de l’humanité. Car on devine bien à la lecture de Black Whidah qu’il s’agit du procès de la traite négrière que Küpfer évoque par le canal du roman d’aventure. Qui a dit que les contraintes du genre ne pouvaient pas être déjouées afin de délivrer un message humaniste? (Daniel Bujard, La Côte, 19.09.2014)

Un récit fantastique, une fable aventureuse, sauvage et humaniste, pleine de sueur et de fureur... «La révolte et l’indignation m’avaient souvent permis de m’affirmer, en ce bas monde, mais m’avaient valu aussi de nombreux ennemis, en particulier parmi les donneurs d’ordres et autres aboyeurs de lois», dit le héros qui doit beaucoup à son créateur. (Jean-Blaise Besençon, L'Illustré, 03.10.2014)

L’écrivain vaudois emploie un style flamboyant, vivant et dynamique, retraçant l’intensité des émotions des protagonistes. Il fait se rejoindre le réalisme et le fantastique, notamment en abordant la question du vaudou, croyance dominante dans cette région, et en intercalant des passages sur une exploration en forêt qui revêt une dimension envoûtante et quasi mythique. (Marc-Olivier Parlatano, Le Courrier, 18.10.2014)