Panthère noire dans un jardin

Jean-François Haas

Le Seigneur dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? - Je ne sais, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère ? »

Liées à ces questions, trois histoires...

Celle de Paul Bergwald, victime du cancer de l'amiante comme le fut son père, de son frère Jacques et de son ami Favre, commissaire à l'Identité judiciaire.

Celle de Maudruz, propriétaire de boutiques de vêtements pour jeunes, qui disparaît.

Celle de Thomi et d'Ardian, deux « cabossés » que tout jette l'un contre l'autre.

Tandis que ces histoires se mêlent, Favre ne cesse de se demander si Paul a pu devenir un meurtrier, si le pardon est possible, si l'on peut encore espérer en Caïn, et si Caïn peut espérer renaître de ses actes...

(Quatrième de couverture, éditions du Seuil 2014)

Critique

par André Ourednik

Publié le 22/09/2015

«Comment ne pas avoir peur de l’homme? Et comment rester un homme devant l’homme? Comment rester un homme dans l’homme que l’on est?» (p.97)

Dans le feuillage fluorescent de notre jungle, une créature guette. Une «force, souple et lente» (p. 33) s’étire et éclôt de sa nuit en pourléchant ses dents de fauve. Tu ne la remarques presque pas du premier regard, comme tu ne vois pas d’abord les bêtes difformes qui s’immiscent dans les premiers instants du paradis de Jérôme Bosch. Au milieu du panneau de gauche, le Christ présente Ève à Adam. Bientôt ils auront deux fils et le regard jaloux de Caïn se posera sur le troupeau d’Abel... Les bêtes sortent de l’étang sombre aux pieds du couple et troublent la paix de leur luxure belliqueuse. Des rapaces nocturnes tiennent compagnie aux fêtards du Jardin des délices. Les démons anthropomorphes prennent possession des membres de la procession du Chariot de foin et les traînent toujours plus loin, vers le panneau de droite du triptyque, dans l’empire de la mort dont la panthère noire est l’émissaire dans ce nouveau livre de Jean-François Haas.

Depuis son premier roman, Dans la gueule de la baleine guerre (Paris, Seuil 2007), l’écriture de Jean-François Haas s’articule autour des figures ataviques figées à la vue de tous dans la peinture des grands maîtres. Après Brueghel l’Ancien et Albrecht Dürer, c’est le tour du Douanier Rousseau et de ses jardins naïfs, ou plutôt des jardins d’une bonté lumineuse à l’image de celle du personnage Jacques ‘Dormévou’ Bergwald — des jardins qui accueillent le fauve sombre, l’animal totem de Caïn tapi dans le cœur de chacun. Et pendant que l’envie du fauve guide les actions humaines et dévore le frère dans le cœur du frère, un murmure triste s’esquisse aux lèvres des statues pieuses:

A Peste, Fame et Bello, Libera nos Domine! («De Peste, de Famine et de Guerre, Délivre-nous, Seigneur», p.261)

Mais comment y parvenir? Où trouver la paix dans notre Jardin des délices? Comment guider Caïn vers l’amour à travers les ronces de la rédemption?
Telle est la question que pose une nouvelle fois Jean-François Haas. Et sa réponse s’esquisse dès les premières pages du roman lorsque le petit Paul Bergwald, blessé accidentellement par son frère Jacques, déclare au docteur:

«Il s’appelle pas Caïn; c’est Jacques, mon grand frère!» (p.15)

Et Jacques maintenant caché sous le lit de sa chambre, où il pleure et tremble de peur, entend la voix du père:

«Tu es Jacques, notre grand garçon. […] Allons, Jacques, sors de là-dessous et lève-toi.» (p.16)

Il te faut chercher le frère dans Caïn. L’accueillir dans ton amour. Mais à partir de cette maxime-là d’autres questions se déploient tout au long du roman. Comme celle de savoir comment empêcher l’amour pour ton frère de se muer en colère à l’égard de qui le blesse ou — encore plus difficile — comment protéger ton frère contre la colère de ceux que tu t’efforces d’aimer. L’empreinte du mal dont jaillit la panthère noire n’est-elle pas avant tout celle de l’amour blessé?

La figure de l’empreinte, sans être nommée, traverse le récit: l’empreinte de notre cupidité sur les rouages de l’industrie et dans l’esprit de ses propriétaires, qui s’imprime à son tour dans les corps de ses esclaves et dont le nom est «silicose» et «cancer». L’empreinte de la guerre sur l’enfant, qui porte le nom «violence». Comment la lire à défaut de pouvoir l’effacer? Quel réconfort donner à l’enfant qui tremble prisonnier de l’homme violent qu’il devient, et où le cacher de lui-même? Comment accueillir le réfugié de la guerre? Quel est le nom de la marque que Dieu imprime sur le front de Caïn?

Et dans le dos de ses émissaires, quelle est cette mort elle-même qui se dresse et pose la  question dernière: comment «Être Oui à tout ce qui est? Seras-tu Oui à ta mort quand elle viendra?» (p.41)

Le propos de Jean-François Haas rejoint ici celui du Zarathoustra de Nietzsche, y compris dans la parabole de la pesanteur lorsque le personnage Salvatore lance au loin le hameçon de sa canne à pêche grâce au poids du plomb qui l’entraîne en prolongeant le geste du pêcheur (p.51). Inévitablement, le poids lancé doit retomber au bout de sa course et le hameçon arracher l’omble à sa nuit des profondeurs du lac. La mort de l’omble, comme cette pesanteur, n’est-elle pas nécessaire à la vie? Le jardin peut-il se passer de panthère? La bonté peut-elle exister autrement qu’en tant que défi à la maladie et à la violence? Et le meurtre ne commence-t-il pas justement quand «nous ne voulons pas nous aventurer dans la nuit qu’est un homme» (p.99)?

Jean-François Haas nous entraîne dans cette nuit et dans cette lumière, au fil d’un récit chargé de suspens. Plus qu’une réflexion morale formelle, c’est là un polar philosophique au pays des démons Tschäggättä qui tient en haleine et qui fait naître chez le lecteur une émotion vive ancrée dans notre condition humaine, entre notre lit de mort et les jardins de nos enfances.