Va-t’en. Oublie / Geh. Vergiss

Markus Hediger

VIII

Puis j’ai soulevé la pierre
et je l’ai retournée, un clair soir
de printemps. Pas de cloporte
fuyant affolé mais l’œil humide,
noir d’une ombre qui me regardait.

VIII

Dann hob ich ihn auf, den Stein,
und drehte ihn um, eines Abends
im Frühjahr. Keine Assel,
die kopflos floh, sondern ein feuchtes
Schattenauge starrte schwarz mich an.

 

Markus Hediger / Yla M. von Dach

La langue dans son miroir

par Marina Skalova

Publié le 31/03/2015

Poète et traducteur, Markus Hediger est de langue maternelle allemande, suisse-allemande, plus précisément. Depuis 1990, il traduit du français vers l’allemand: on lui doit notamment des traductions d’Etienne Barilier, Nicolas Bouvier, Alice Rivaz, Yvette Z’Graggen. Sa langue d’écriture a pourtant toujours été le français, langue dans laquelle il compose une œuvre poétique exigeante depuis bientôt quarante ans. Pour la première fois, ses poèmes nous sont donnés à lire en version bilingue par les éditions Wolfbach, avec les traductions d’Yla M. von Dach, qui transpose ces textes vers la langue maternelle de l’auteur. L’auteur et sa traductrice laissent éclore une très belle partition à deux voix, compilée dans la plus grande musicalité.

Les poèmes présentés dans ce recueil sont issus de chacune des «romésies» de l’auteur, Ne retournez pas la pierre (1981-1985), En deçà de la lumière (1996-2007) et Pour que quelqu’un de vous se souvienne (2008-2013).  Des «romésies»? Au confluent entre roman et poésie, ces poèmes nous invitent sur des sentiers autobiographiques, sur lesquels on s’aventure non par le biais d’une écriture romanesque, mais grâce à des poèmes qui condensent la vérité de l’instant passé en une sensation, une mélodie, un souffle.

«Peut-être ai-je été, à l’origine, une de ces étincelles que prennent au vol et portent à l’azur les mouettes?» s’interroge l’auteur dans l’un des poèmes qui ouvrent le recueil. Dès la première romésie, Markus Hediger se met en quête d’un langage des origines, à même de ressusciter ce «moi», qui palpite «aux portes des racines», juste après l’expulsion «des feux du bourgeon», ce lieu où dort «ma blessure». A travers une langue suggestive, tressée autour d’images lumineuses, il laisse affleurer les blessures intimes, celles inscrites en chacun d’entre nous, indélébiles, grâce ou malgré lesquelles nous avons pu, ensuite, devenir.

Parmi les motifs récurrents, on retrouve les lenteurs, celles qui «se nouent/quand je suis peuplé d’absence» ou qui gravent leur «encre et leur pouvoir» au fond du «moi». Des couleurs également, du «bleu» que l’on broie à la place du noir, à la «blancheur», celle de la naissance mais aussi du linceul que l’on pose sur le corps du défunt. Une nostalgie profonde se fait jour, marquée par la répétition des évocations de cet «autrefois» ou de «ce pays lent émerveillé», qui est la patrie du souvenir. Le poète nous mène sur les traces de ses «pas d’enfant» au bord de «l’étang au doux visage toujours lisse», où les feuilles, quelque part dans l’interstice entre «le jour» et «la mort», donnent à entendre «la voix» frémissante.

Aux évocations qui peuvent résonner dans l’intimité de chacun, telles que «ce matin de neige (…) si lointain», ou l’appel à tous ces chemins qui «vont vers la maison de ma mère», se mêlent des notations concrètes, des noms de lieux intimes, «Bordeaux» ou «Argengeorge». Les visages de personnes marquantes, celui de «Mina, tricotant, assise à la fenêtre», ou encore d’«Alice, entourée de compagnes centenaires ou presque, le jour de ses quatre-vingt-treize ans» imprègnent les poèmes de leurs reflets discrets, comme des ombres qui s’insinuent en transparence à la surface des textes. La dimension autobiographique se révèle ainsi à travers ces indications précises, qui laissent résonner la subjectivité de l’auteur au cœur de poèmes dont l’universalité éveille des images singulières en chaque lecteur.

En composant ces textes, Markus Hediger a choisi un corset métrique précis, inspiré de la forme poétique japonaise du «tanka». Dans la première romésie, chaque poème est constitué de cinq vers, divisé en trois vers, suivis de deux vers, dont les syllabes obéissent au rythme suivant 5/7/5 puis 7/7. Dans la seconde et la troisième partie, le poète a décidé de donner naissance à des textes plus longs, qui préservent toutefois la structure originale du tanka, tout en augmentant chaque vers de deux syllabes. Compte-tenu de cette forme métrique rigoureuse, la densité et la musicalité de ces poèmes sont extrêmement fortes. Plutôt que de se déployer en prose, les images de l’enfance se cristallisent dans ces instants de langue versifiés, resserrés autant que possible. L’épique du récit autobiographique n’est plus que sous-jacent, contenu entre des lignes vibrantes «comme les cordes d’un instrument de musique», écrit la traductrice Yla M. Dach.

Les poèmes de Markus Hediger se blottissent dans les creux qui séparent la langue maternelle, la langue de l’enfance; de la langue de l’écriture, éprouvée dans le for intérieur, choisie pour donner à entendre la musique qui murmure au fond de soi. La langue de l’écriture s’aventure au plus près des empreintes laissées par l’enfance, vécue dans une autre langue, restituées dans la langue d’élection. Une distance que la traduction n’abolit pas, qu’elle enjambe plutôt, tendant un fil fragile pour relier les deux langues et les espaces de résonance qui leur sont propres.

Dans la traduction de ces poèmes vers l’allemand, Yla M. Dach, qui dit avoir rarement osé traduire des poèmes auparavant par peur de «trop perdre», est brillamment parvenue à sauvegarder la métrique de l’original. L’attention à la musicalité du texte, à l’alternance des voyelles et consonnes sur laquelle repose chaque vers, a permis à la traductrice de se glisser au plus près de la mélodie des poèmes de Markus Hediger.  Ainsi, la traductrice recrée, dans la langue maternelle de l’auteur, une langue qui est celle du poète et qui ne l’est pas, interrogeant subtilement l’articulation entre le même et l’autre, l’identité et l’altérité.

C’est particulièrement réussi. Les poèmes se répondent, sans jamais se confondre. La traduction offre un écho aux mots du poète, prolonge les silences contenus entre les lignes, laisse résonner des tonalités nouvelles, permet de voir les textes sous un angle différent. L’autre permet de prendre conscience de soi: les poèmes ainsi mis en perspective donnent à voir, chacun, les limites et les richesses offertes par le français et l’allemand. La langue se regarde se transformer, s’altérer, devenir étrangère à elle-même, et en même temps, tente de rejoindre son noyau intime, ce lieu où palpitent les blessures.

À la fin, un bref extrait de la correspondance entre Markus Hediger et Yla M. Dach permet aux lecteurs de suivre leurs échanges. Cette discussion passionnante entre l’auteur et la traductrice évoque la différence fondamentale qui sépare celui qui écrit, qui donne corps à ses expériences par la langue, et celui qui traduit, dont la matière première est toujours déjà la langue, qui vient à lui par le biais de sons, de rythmes, de sensations. Leur correspondance interroge également l’alchimie subtile entre le son et le sens, à l’œuvre dans chaque poème. Une harmonie toujours fragile, en péril à chaque instant… Merveilleusement préservée dans chaque texte qui constitue ce recueil.