Le Crépuscule des hommes

Philippe Testa

Des filles jeunes étaient assises dans un coin, en compagnie de trois hommes dont l'indice de masse corporelle élevé, visible entre autres dans l'adiposité de leur menton, rendait d'autant plus flou leur âge. Comme tout ce qu'ils consommaient en quantités trop importantes, ces filles étaient une consolation, très proche de l'insignifiance la plus totale, piètres échappées du désespoir soigneusement masqué d'être au monde. A défaut d'un sens, ils donnaient un peu d'excitation à leur existence, avec du mousseux ibérique et des putes moldaves. (…)
Beat termina son verre, avec l'impression d'être seul sur la face de la Terre. Il fallait trouver une porte de sortie, une porte pour revenir. L'enfer se mesurait au temps passé à l'attendre.

Le Crépuscule des hommes n'est pas un roman apocalyptique, bien qu'il décrive une civilisation – la nôtre – en sérieux déclin. Parallèlement, deux amis lausannois d'âge moyen s'y interrogent, avec une lucidité frisant parfois le cynisme, sur les raisons qui les poussent à ne pas tout à fait désespérer. Ont-ils juste besoin de vacances ? Sans doute, mais aussi et surtout de renouer avec l'essentiel (la nature, la beauté, l'amour, eux-mêmes).

Après Sonny (2009), Prix du Roman des Romands en 2010-2011, Philippe Testa nous offre ici une oeuvre très ambitieuse, quasi philosophique, mais non dénuée d'une distance certaine.

(Quatrième de couverture, L'Âge d'homme, 2014) 

Critique

par Elisabeth Vust

Publié le 22/09/2014

«La vie quotidienne, si on n'y prenait pas garde, avait la faculté de ronger l’être sur place et le laisser asséché, inarticulé et rance, incapable de ne plus rien apprécier». Tirée de ce nouveau roman du Lausannois Philippe Testa, cette phrase n’aurait pas dépareillée dans ses trois précédentes parutions. Dans l’insolite récit de voyage Far West/ Extrême Orient (2004), les nouvelles autour d’histoires d’amour souvent bancales Love (2006), et la chronique d’un homme qui fuit la réalité Sonny (2009, Prix Roman des Romands). Dans chacun, il est question de l’existence ordinaire et des moyens de la supporter, l’embellir, l’oublier un temps voire la fuir complètement.

Devant l’illustration de couverture du Crépuscule des hommes, macabre et fascinante, et en lisant le premier chapitre, en forme d’essai, on se dit que Philippe Testa ne cherche pas à séduire, plutôt à mettre chacun-e face aux problématiques contemporaines. Les chapitres théoriques ponctuent les chapitres narratifs, où la pensée poursuit sont travail critique dans les soliloques et dialogues. Les figures principales sont Beat, père divorcé de deux adolescents et Alder, marié et père d’un enfant.  Ces deux Lausannois d’âge moyen gagnent un salaire sans éprouver de passion pour leur travail. Ni habités par une joie de vivre irradiante ni assez déterminés ou désespérés pour opérer un changement radical, nos compères interrogent leurs choix de vie et la marche du monde.

On peut penser au travail de Michel Houllebecq avec ces réflexions mêlant sociologie, biologie, psychologie, économie et écologie. En tous les cas, Philippe Testa confirme qu’il excelle dans l’observation de ses contemporains. Il épingle la course à la satisfaction immédiate des désirs, si bien relayée par le vituel, la tyrannie des diktats et de cette machine à broyer l’humain qu’est l’entreprise. Manipulation des uns par les autres, dans les sphères sociales, familiales et intimes, où les scénarios se répètent, se renouvellent, s’enveniment, et les tactiques évoluent, gagnent en torsion.

Cette qualité du regard s’étend également sur les paysages: la majesté des montagnes valaisannes (les deux amis y vont en retraite) et l’immensité de l’espace intersidéral contrastant avec l’étroitesse d’esprit régnante. Des panoramas que l’homme ne se contente pas de contempler, mais cherche à défier, pour y ressentir des «sensations fortes qui donnent du goût et du sens à leur vie»; on retrouve cette difficulté à rester humble devant plus grand que soi.

Malgré son titre et les thèmes traités, je n’ai pas trouvé que noirceur et désespoir dans Le Crépuscule des hommes. Ici, les héros se livrent sans s’exhiber dans leur routine quotidienne, où le trivial n’étouffe heureusement pas les aspirations de chacun-e à rechercher «l’apaisement», ce qui peut certes passer par des comportements de surconsommation, mais aussi par des moments suspendus de fusion avec l’autre ou avec l’extérieur.

Reconnaissons qu’Adler et Beat ne font pas toujours dans la subtilité, nourris comme nous tous d’idées prémâchées, de comportements stéréotypés. Arrivés à un âge réputé pour sa crise existentielle, pris en étau entre passivité et réaction, dans ce dilemme entre suivre une autoroute toute tracée et défricher son propre chemin. Comment devenir imperméables à des modes abrutissantes (le «fun», le «cool») sans aller jusqu’à disparaître tel Sonny dans la fiction éponyme déjà évoquée? Comment inverser le cours immuable des rendez-vous, repas, soirées qui «atteignent rapidement leur rythme de croisière» et n’aboutissent à aucune révélation? Questions simplistes diront les uns, qui n’apprécieront dès lors pas la fin de ce récit, placé dans un hôtel des cimes valaisannes. Beat y rencontre Rachel, convaincue que la peur de la mort s’estompe lorsqu’on sait quel est notre rôle, notre place ici-bas. En fait Philippe Testa parle de cela de livre en livre, de cette quête d’un état où l’on se sente en même temps libéré et pesant de tout son poids sur la Terre.