Qu’homme / Wie ein Wie

Beat Christen

Dans Qu’homme / Wie ein Wie, le poète et ­narrateur se fait tour à tour ver de terre, pierre, homme bourré de bière, poule passant à l’abattoir, flocon de neige, enfant qui naît… Il raconte une femme qui meurt et évoque une tentative de migration à travers le détroit de Gibraltar avant de s’envoler comme s’il était martinet. Mélangeant prose et poésie, il déploie quelques possibles de l’univers terrestre. Les textes et éclats de voix de Beat Christen – qui sont bilingues mais pas toujours des traductions les uns des autres – s’entre­croisent en écho avec les motifs, les dessins et les lavis du peintre Muma.

In Qu’homme / Wie ein Wie tut der Poet und Erzähler eins ums andere so, als wäre er Regenwurm, Stein, stockbesoffener Biertrinker, Huhn im Schlachthof, Schneeflocke, Kind, das auf die Welt kommt... Er erzählt das Gebären einer Frau und den Versuch, die Meeresenge von Gibraltar zu überqueren, bevor er abfliegt, als wäre er Mauersegler. In Prosa und Lyrik schnüffelt er diversen Varianten der Aller­weltswelt nach. Die Texte und Stimmfetzen von Beat Christen – zweiprachig aber nicht immer als sich entsprechende Übersetzungen – kreuzen die Motive, Zeichnungen und Lavierungen von Muma.

(présentation de Qu'homme / Wie ein wie, Limmat Verlag et Éditions d'en bas, 2014)

Beat Christen - Comme un dire / Comment dire ?

par Marina Skalova

Publié le 29/06/2015

Paru en 2014, dans le cadre d’une collaboration entre les Éditions d’en bas et le Limmat Verlag, Qu’homme/Wie ein wie de Beat Christen est une mosaïque visuelle et sonore, une sorte d’OVNI dans le paysage éditorial suisse. Un recueil bilingue tissé de poèmes brefs, de récits, de micro-récits, de micro-micro récits, s’entrelaçant avec l’univers graphique de l’artiste Muma, qui signe les dessins, motifs et lavis qui ponctuent l’ouvrage. Connu pour ses sculptures sociales, ce peintre lausannois créé un univers esthétique aussi hétéroclite que celui proposé par le texte, à la fois sombre et bariolé, multicolore et engagé. En français, en allemand et en suisse-allemand, les textes se répondent en écho. Des variations plutôt que des traductions, élaborées à partir de même motifs initiaux, qui illustrent que chaque langue impose dès le départ une façon toute autre de penser le texte. Des transformations parfois littérales, parfois phonétiques, jouant avec la multiplicité de passages possibles d’une langue à l’autre, sur le fil entre les univers sonores, les traditions littéraires et les imaginaires collectifs.

Ce dont il est question? On rencontre un ver de terre qui chemine entre différents stades organiques, un flocon de neige, une poule passant à l’abattoir, un enfant qui naît, une femme qui franchit le détroit de Gibraltar, un martinet qui engloutit des guêpes puis s’envole... A chaque fois, les sujets migrent, se déplacent, traversent des frontières, se transforment. La question des sans-papiers - nommés les «Papierlosen», une traduction de l’expression française, ce qui crée un terme plutôt inhabituel en allemand - émaille le texte. La réalité sociale vécue par les sans-travail, sans-abri et autres «sans-voix» semble sous-jacente au surgissement de la parole. Ainsi, un «formulaire type de refus/annulation/abrogation de visa», une publicité pour un «système de protection des frontières» ou encore la description du fonctionnement des caméras installées aux abords de la forteresse européenne se glissent entre les pages.

Les différents «éclats de voix», comme les appelle l’éditeur, sont entrecoupés de quelques récits en prose, de plusieurs pages. Le premier porte sur un peintre appelé Croûton, qui gagne une fortune en peignant des séries d’anus d’animaux; à la fois une satire du marché de l’art et une histoire rocambolesque qui narre l’amitié du peintre et de son âne, se concluant par la mise à mort des deux protagonistes. Puis, un second récit, blasphématoire, se clôt par une orgie dans une église, devant le prêtre, qui incite les enfants de Dieu à jouir sans entraves. Le dernier long récit met en scène un accouchement, à l’hôpital, dépeint avec force détails médicaux et physiologiques, entre «perfusion intraveineuse» et «nitroprussiate de potassium».

Sur le plan de l’écriture, la diversité de tons est étourdissante. La langue est souvent sèche, épurée, au plus près de la trivialité ou parfois de la violence du réel («éclats de murs, de sang et de soldat d’une bombe à Bagdad, trois têtes de l’Alliance contre le terrorisme, décapitées par les Talibans»). Dans la plupart des textes, le jeu avec la typographie et la présence spatiale du poème est permanent. De même, l’oralité est toujours très importante, encore accentuée par les versions suisse-allemandes, qui renforcent la sensation de diction. Les sujets d’énonciations varient, tourbillonnant eux aussi, de la première à la troisième personne, en passant par la seconde («je / ai-je écrit/ mais déjà c’est toi / qui s’y est mis / toi que je suis / deux vœux nus»).

Ce qui donne sa structure au recueil, c’est alors surtout ce poème qui avance et se complète au fur et à mesure des pages, tel un être vivant qui subit une mue progressive, et que l’on retrouve en entier tout à la fin:

comme
un
by-pass

entre
le Bon
Dieu

et
l’ani
mal

qu’homme
je ne
vis

pas
dans les
mots

je
me motte
dans

les
vies dont
je

pou
rrais                mou
rir 

 

À partir de la question du rapport entre Dieu, l’homme et l’animal, des obsessions se révèlent: le corps, la nourriture et sa déjection, la consommation, la sexualité, la mort. Une tonalité très brute, souvent triviale, adoptée tour à tour par les différents narrateurs. Derrière le ton souvent badin, enfantin presque, qui épouse d’ailleurs à plusieurs reprises la scansion des comptines («Am stram gram» ou en allemand, «Ene mene miste»), Beat Christen questionne la condition humaine, n’hésitant pas à désigner le «vieil homme» comme un «pet foireux de Dieu». L’homme est mis à nu. Il est avant tout une chair qui défèque et fornique. Ce qui est célébré ici, c’est la langue, son pouvoir transgressif, sa dimension ludique. Souvent scatologique ou ouvertement pornographique, le langage permet de créer des trous dans le réel, de percer ses surfaces, d’attenter à l’ordre des choses. Un dire parfois scandaleux, qui offusque et nous heurte à nos limites. Mine de rien. En toute légèreté. 

Tout en s’amusant, Beat Christen distille une sensation d’absurde qui s’ouvre sur une interrogation métaphysique. Ce qui se déploie alors, c’est bien la question de ce qu’est l’homme, entre les frontières qu’il traverse et celles qui l’enclavent, muré entre les parois de son corps, la réalité de son animalité et de sa finitude. Derrière la discontinuité apparente, la cohérence se tisse par cette attention aux passages d’un état à l’autre, Etats ou états, physiques ou géographiques. Des passages qui se voient précisément incarnés – ou plutôt, accomplis - par le déplacement d’une langue à l’autre, qui est le lieu de la transmutation du poème. La traduction apparait comme le paradigme même de cette écriture.

C'est ce qui est rendu sensible dès le titre du recueil : «Qu’homme/Wie ein Wie.» Comme un homme ? Ou plutôt, simplement, comme un comme? L’homme étant alors simplement ce qui reste dans le passage d’un «comme» à un «comme», d’une transformation à l’autre. Entre texte et image, entre français, allemand et suisse-allemand. Coincé entre deux états. Dans l’indicible de la traduction.