Rira aux larmes

Joëlle Stagoll

«N'importe quels mots pour la consoler auraient été hors de propos, presque outrageants, même les gestes, n'importes quels gestes de tendresse, d'affection, auraient été dérisoires mais, à la mesure de sa douleur, si totale, si profonde, il y avait mon désir d'elle, ce désir qui m'habitait depuis longtemps, si total, si profond, nous étions comme ramenés au commencement des âges où seuls les premiers, les plus essentiels élans de vie existaient pour communiquer.»

Qui est cette femme payée pour en être une autre? Va-t-elle devenir celle qu’on lui demande de remplacer et la rejoindre dans la mort? Ou au contraire va-t-elle revendiquer son droit d’exister, aussi?

(présentation du livre, éditions de l'Hèbe)

Critique

par Pierre Lepori

Publié le 10/10/2004

Le plus «pirandellien», complexe, fascinant, et aussi le moins achevé des quatre romans s'ouvre quasiment comme un Amélie Nothomb: un défi est lancé, dès les premières pages, une mécanique est mise en branle, inéluctable. Brusque début suivi par un long développement sinueux, fascinant pour l'extrême ambiguïté dans laquelle se débattent les personnages, toujours prêts à s'inventer une nouvelle identité.

Rira (le nom de la protagoniste) accepte de prendre le rôle de l'amour perdu d'Alexis, Elise. Elle rejoue avec lui l'ultime mercredi, l'ultime étreinte avec Elise. C'est un «jeu» pervers : Rira doit devenir Elise, s'identifier à elle, pour retrouver les derniers mots de celle-ci. Parce qu'Alexis veut savoir : est-ce une condamnation ou alors le salut qu'elle s'apprêtait à lui crier au moment elle a été fauchée par la voiture?

Les deux personnages - immobiles comme sur une scène de théâtre - semblent englués dans ce jeu vertigineux de dissimulation. L'auteure a manifestement eu peur de cette situation romanesque, d'où peut-être le fait qu'elle souligne et déclare trop ses intentions. Pourtant là encore le lecteur trouvera quelques perles : le récit hilarant d'un réveillon de Noël dans un orphelinat, la douce image d'Elisa qui amène en promenade sous la pluie des petits sans-papiers drôles et tendres.

Et surtout: le thème de l'identité bascule dans une mise en abyme de la narration: «c'est simplement qu'on essaie une autre vérité possible, qui correspond mieux à ce qu'on ressent, à ce qu'on voudrait être en réalité» ou encore «je m'inventais l'amour dont j'avais besoin». Le rachat de l'amour naît de cette affabulation obstinée et désespérée, comme un hymne au pouvoir de la création: «chanter, dessiner, se parler, ça aussi c'est lutter contre l'intolérable».