Le Cri de Conrad Heim

Joëlle Stagoll

Hortense s’inquiète pour sa sœur qui vit seule dans la maison familiale. Mais Clémence n’a pas envie de troubler le silence de son quotidien. Alors elle imagine un stratagème pour dérouter sa sœur et lui faire croire que son isolement n’est pas si parfait. Complice plus ou moins volontaire, son voisin Conrad Heim se prête au jeu. Lui non plus ne veut pas sortir de son refuge silencieux. Et pourtant. Peut-il y avoir de la gaieté et de la légèreté dans un livre qui parle de la maladie et de la mort ? Oui, cela est possible. A condition de ciseler le silence qui entoure ces deux réalités de notre condition humaine avec le scalpel délicat de la tendresse dont Joëlle Stagoll sait habiller ses personnages.

(présentation du livre, éditions de l'Hèbe)

Critique

par Pierre Lepori

Publié le 10/10/2004

Pour expliquer cet étrange mélange de bon cœur et de bonne littérature qui caractérise la soudaine et irrésistible production romanesque de Joëlle Stagoll, Elisabeth Vust a écrit dans 24Heures que l'auteure lausannoise a «les défauts de ses qualités», c'est à dire une empathie affichée et prononcée pour ses personnages, qui, dans une époque où le cynisme est en principe de mise en littérature, les accompagne vers des lendemains heureux plutôt que de les abandonner à leur destin d'incommunicabilité.

C'est comme si Joëlle Stagoll proposait à ses personnages de traverser les ouvrages dans lesquels elle les convie comme une sorte de psychothérapie. D'où peut-être cet effet, parfois déroutant, de moralisme (nullement moralisateur), qui accompagne une traversée chaleureuse et accueillante pour le lecteur.

Il ne faut pas se tromper pour autant sur la visée littéraire de Joëlle Stagoll: un certain amour pour la géométrie (dans la structure narrative comme dans l'étalonnage des situations et des états d'âme) soutient ses romans, qu'il s'agisse de l'histoire à rebours de Dans le dos du temps (avec toutes ses retombées spectrales) ou de la mécanique rocambolesque de Rira aux larmes, avec ses jeux de démultiplication identitaire qui ne sont pas sans rappeler Amélie Nothomb.

Le thème de l'identité, soudé à celui de la mémoire, est d'ailleurs au centre de ce nouveau petit bijou stagollien, Le Cri de Conrad Heim: les protagonistes en sont deux sœurs; Clémence, qui vit dans la maison paternelle, entre musique et solitude; et Hortense, citadine vaguement insatisfaite mais affichant constamment un sens pratique qui ne peut que l'éloigner de la si rêveuse Clémence. Pour résister aux assauts bien-pensants de son aînée, Clémence va inventer un stratagème: elle demande à un mystérieux voisin, écrivain mutique et solitaire (le Conrad Heim du titre) de l'appeler au téléphone tous les soirs, comme si cela était leur habitude, comme en amoureux, histoire de tranquilliser Hortense.

L'amour donné et reçu est, en contre-jour, le deuxième grand thème (stagollien s'il en est) du roman: l'amour des parents - Clémence cache en elle, par ailleurs, le lourd secret du suicide de la mère, qui refusa par ce geste le brouillard dans lequel sa mémoire allait se perdre  l'amour des enfants - le petit orphelin adopté par Clémence, qui ne saura surmonter le manque affectif originaire (autre grand thème: mourir de ne pas avoir été aimé!) ; l'amour passion, les hommes qui déçoivent, la vie qui brouille les pistes, l'affreuse difficulté à se laisser toucher.

Bien sûr, tout cela peut paraître «facile», comme il advient quand on s'approche au plus près des aspects de l'humain qui nous sont communs et qui pourtant nous séparent, nous divisent. Mais la romancière possède le don d'une justesse sans bavure: économe de grandes phrases, par mots simples, elle plonge au plus profond de ses personnages, avec la délicatesse des détails, des gestes (préparer un lit pour son hôte, ouvrir une vieille malle).

A cette simplicité d'approche, qui entremêle l'histoire des deux sœurs, traque leur intimité moins avouable par touches sensibles, s'oppose le final du livre, alors que le mystérieux écrivain (enfermé dans son silence de renonciation) casse le jeu silencieux de l'autre et, en sommant Clémence de sortir de sa peur, se force lui-même à l'éclosion du cri: c'est là que la rage de vivre, le besoin de brûler avec, se soude avec l'acte amoureux, sexuel, dans un geste romanesque romantique et audacieux que nous avions déjà rencontré dans Anka, roman spéculaire à ce Cri de Conrad Heim, où la dissolution de la mémoire ne trouvait pas d'issue heureuse.

Ce n'est pas pour autant un happy end, mais bien l'espoir qui clôture cette nouvelle fiction: l'abandon réciproque et l'orgasme achèvent presque abruptement le récit, nous offrent l'émotion de leur possibilité, avant d'abandonner les personnages à leur destin. Fragile et unique, cet instant peut donc nous habiter.