L’Ingrate venue d’ailleurs [Die undankbare Fremde]

Irena Brežná

Nous avions laissé derrière nous notre pays plongé dans une obscurité familière et nous nous approchions de l’étincelante terre étrangère. « Que de lumière ! » s’écria ma mère, comme si c’était la preuve que nous nous dirigions vers un avenir radieux. Les lampadaires ne diffusaient pas une faible lueur orange clignotante comme chez nous, mais éblouissaient comme des phares. Ma mère, toute à son désir d’émigrer, ne vit pas les essaims de moustiques, de moucherons et de papillons de nuit qui voltigeaient autour des réverbères, y demeuraient collés, se débattaient pour rester en vie, jusqu’à ce qu’attirés par l’implacable lueur, ils se consument et s’écrasent sur la chaussée bien propre. Et la lumière aveuglante de la terre étrangère dévora aussi les étoiles.

(Irena Brežná, L'ingrate venue d'ailleurs, traduction Ursula Gaillard)

La Suisse vue d’ailleurs

par Elisabeth Jobin

Publié le 04/09/2014

Dans le dernier roman d’Irena Brežná, L’Ingrate venue d’ailleurs, une écriture singulière passe outre la retenue helvétique pour disséquer la Suisse bien-pensante des années 70. Une voix féminine retrace avec un cynisme analytique son expérience de réfugiée: «désormais, nous étions censés vivre démocratiquement et sans humour», assène-t-elle. Pour elle, le changement de décor est vertigineux: elle et sa famille ont fui la dictature communiste et communautaire d’un pays de l’Est pour rejoindre l’individualisme apathique de la démocratie helvétique.

Paru en allemand il y a deux ans et distingué par l’un des huit Prix fédéraux de littérature en 2012, ce livre est rendu accessible au lecteur francophone dans la traduction soignée d’Ursula Gaillard. Le récit s’articule autour du désaccord entre la narratrice et son pays d’accueil, un conflit qui s’affirme comme l’intrigue principale du texte – la description de ces lieux, de ces mots, de ces grimaces où se déploie la différence. Encore prise dans son mouvement de fuite, la jeune femme refuse de voir dans la Suisse un aboutissement. «À leur névrose de la contrainte, j’opposais mon hystérie, je décampais en hurlant.»
Sa relation avec son pays d’accueil n’est pas sans rappeler celle d’un mariage forcé. Aussi la jeune femme n’hésite-t-elle pas à nommer la Suisse son «mari». Le lieu s’assimile ainsi à une personne, par une analogie suggérant un besoin d’humanité et d’échange là où, justement, s’insinue un individualisme anonyme. L’écriture à l’imparfait, mode narratif et explicatif, a pour effet de lisser la phrase, de mettre toutes les pensées à niveau. S’en dégage une étrangeté douloureusement ironique et irrévérencieuse.

Réserve, modestie, discrétion, voilà quelques-unes des règles de l’intégration auxquelles la jeune femme refuse de se plier. Bien plus qu’un élan envers l’autre, la politesse de surface se limite pour elle à un respect pur et simple des conventions. Elle la reçoit comme une baffe: «"S’il-vous-plaît-merci" résonnait de partout. "S’il-vous-plaît-merci" me rendait triste, c’était comme une cloison dressée entre nous. Quand on se blottit les uns contre les autres, il n’y a plus de place pour les formules de politesse», explique-t-elle. Cependant le déséquilibre se poursuit au-delà des mots et s’introduit dans la hiérarchie sociale. Elle, la spontanée, la passionnée, l’imprévisible, est tenue de témoigner de la gratitude envers ce mari frigide. Mais «il est impossible d’être constamment reconnaissant. C’est une vie artificielle.» D’autant que les autres, les «indigènes», ne sont pas encouragés à la curiosité. Accaparés par le progrès de leur pays, ils ne s’intéressent pas au bagage culturel qu’apportent les migrants. La hiérarchie sociale est définie par les origines, et le refus de la structure s’apparente à une révolte.

La critique de la part de la jeune femme se fait plus explicite encore à la lecture de témoignages d’immigrés qui se glissent entre les pages du récit, comme autant de sauts temporels. On retrouve la narratrice bien des années plus tard. Devenue interprète, elle traduit les histoires des requérants d’asile, se fait la passeuse empathique de leurs malheurs. Ces individualités que masque habituellement le jargon bureaucratique des comptes rendus s’animent ici dans la langue imagée et généreuse d’Irena Brežná. Les rôles s’inversent brusquement: l’auteure accorde une voix aux destins que la loi suisse scelle par l’application sèche des textes juridiques. Plus encore, elle leur donne un visage, un tempérament. Et, du même geste, elle renvoie les individus «indigènes»  à leur panoplie de valeurs nobles et rigides, garantes de la bienséance helvétique. Là où on s’attend à une volonté d’assimilation, c’est la migrante que se fait juge.

Si la narratrice est prompte à condamner les défauts de la Suisse, elle l’est moins à poser un regard critique sur sa propre attitude. Il s’agit bien entendu d’une stratégie de provocation. Or, le divorce entre la jeune femme et ces Suisses policés suscite à la longue un sentiment de gêne. Cette confrontation perdurant, on en vient à se demander qui de la migrante ou de ces «indigènes» sont les plus intolérants. Et la tentation est grande de prendre le titre du roman au pied de la lettre et qualifier cette étrangère d’ingrate, tant le récit est polarisé. Il faut attendre les dernières pages pour que, la maturité et la culture alternative aidant, une entente précaire s’instaure.

On ne se retiendra pourtant pas de rire à la lecture de certains passages relevant avec ironie les défauts des Suisses: leur mentalité raisonnable, leur bureaucratie jusque dans les relations, cette envie de «résoudre le monde» plutôt que de «le raconter». On y trouve également des rappels nécessaires, notamment celui concernant le retard de la Suisse dans la reconnaissance des droits des femmes. L’étrangère est interloquée par cette entorse faite à la sacro-sainte démocratie, finalement limitée par le paternalisme et le patriarcat.  À l’aune de ces commentaires incisifs, il apparaît que le regard critique venu d’ailleurs est essentiel pour mettre en lumière les faiblesses du pays. La richesse qu’apporte le migrant les comble en partie, du moins en renforçant la diversité des voix.

Revue de presse (sélection)

Percutant, irrévérencieux, L’Ingrate venue d’ailleurs renverse les points de vue, ébranle les barrières et les certitudes, et transforme le bruit et la fureur en acceptation sereine d’une différence qui ne menace plus l’identité. (Anne Pitteloud, Le Courrier, 28.06.2014)