Tu n’es plus dans le coup!

Amélie Plume

Avec Lily Petite, la narratrice, la vieillesse est plaisante, la retraite une aubaine, la perte de mémoire prétexte à recenser la flore méditerranéenne. Elle s'attèle avec courage, lucidité et humour à l'héroique tâche de prendre son temps pour envisager les années qui restent à vivre. L'apomb, la drôlerie, la franchise donnent à cette méditation une allégresse communicative.

(Quatrième de couverture, Editions Zoé)

Les douceurs de l’âge selon Amélie Plume

par Elisabeth Jobin

Publié le 16/02/2015

Amélie Plume se plaît à retrouver ses personnages dans ses récits aux limites de l’autofiction. Son œuvre se déploie sur plus de trente ans, soit près de vingt récits où se succèdent maris et amants, enfants et chats importuns. Tous réapparaissent d’un récit à l’autre, grandissent, s’éloignent. Perçus dans une perspective délibérément féminine – celle de la mère, de l’épouse, de l’employée, de l’écrivaine, ou toutes ces casquettes à la fois –, ces parcours périphériques jalonnent la course du personnage central qui tente de s’épanouir parmi eux. La langue burlesque de l’autrice orchestre avec entrain ces fresques familiales vives et multicolores.

Tu n’es plus dans le coup, dernier opus en date d’Amélie Plume, raconte comment Lily, la narratrice alter ego de l’autrice, entre dans la vieillesse. Si le sujet peut paraître chagrin, la retraite selon Amélie Plume n’a rien du désœuvrement ni du désert affectif. Lily y voit plutôt une longue série d’agréments: «je dois reconnaître que vieillir est agréable, léger, tout devient plus simple, plus de grandes contrariétés avec un patron, plus de lourdes responsabilités, de tracas avec les enfants, plus de cœur brisé, de sexe endeuillé avec maris et amants, plus de corvées culinaires et ménagères…» C’est le retour inespéré aux petites joies du moment.

On connaît Amélie Plume pour sa capacité à dédramatiser les sujets les plus graves – en l’occurrence, la perspective de sa propre disparition. Prises dans l’immédiateté de son écriture vive, les angoisses deviennent partie prenante d’un quotidien qui, comme l’écriture de l’autrice, file à toute allure. Ces mille contrariétés s’accumulent pour finalement s’annuler. Les dialogues fusent, les idées s’associent dans une narration souple, animée par la spontanéité. Plume oppose la vivacité au cynisme. Aussi l’autrice se distingue-t-elle par le maniement d’un humour badin, qui, presque à son insu, permet d’articuler une opinion et de dégager une réflexion critique.

L’allégresse de l’âge

L’âge ne semble pas ébranler Lily au-delà des désagréments d’une mémoire qui flanche – un souci qu’elle soigne, revancharde, en s’inventant des jeux mnémoniques farfelus. Entre les nombreuses notes qu’elle a prises durant sa vie, et l’herbier qu’elle constitue avec des photos de ses plantes de jardin, Lily apprend à équilibrer les rêves de toujours et les envies spontanées. Enfin, elle a le «temps d’avoir le temps».
Cependant la vieillesse lui fait goûter un bonheur paradoxal: cette disponibilité nouvelle la relègue en marge du monde harassant des actifs. Tout bien pesé, la décélération est bienvenue. Bien sûr, lui fait remarquer sa fille, Lily n’est plus dans le coup, sa sérénité forcément déphasée. Lily proteste:

«D’abord, quel coup ? Non, LE coup, il n’y en a qu’un. Le même pour tous. Celui d’une vie professionnelle, familiale, remplie à ras bord, débordante, stressante, épuisante. Une vie dont on se plaint constamment.»

Et Lily d’accepter avec plaisir ce calme inespéré, de meubler sa vie du bonheur sans but d’apprendre les noms compliqués de la flore méditerranéenne. L’âge venant, elle brille d’autodérision et assume le cliché de la vieille dame qui trouve la paix auprès de ses plantes. Elle embrasse le lieu commun, auquel ses traits d’esprit confèrent une singularité.

Mais l’horizon de plus en plus proche de sa propre fin la met face à un sombre défi: comment prendre congé des siens ?  Trouver le mot juste pour leur assurer à jamais son amour? Force est de constater que, contrairement aux attentes, les aînés ne sont pas sages ni «illuminés d’une sagesse de dernière minute» qui «fond sur le crâne des mourants comme le Saint-Esprit sur celui des apôtres». Allègre malgré le sérieux de la question, Lily passe en revue les manières de tirer sa révérence en respectant celle qu’elle a été.

Comme à son habitude, Plume évite la grandiloquence qui semble pourtant inhérente aux thèmes dont elle s’empare. Procédant par chapitres courts, approchant sa matière par le truchement d’anecdotes glanées dans le quotidien, elle traite son thème sans paraître y toucher. Son écriture est pragmatique du fait de sa proximité avec la vie: rien n’est trop grave ni trop léger pour qu’on ne puisse en parler.