Ameublement

Julien Maret

Entre les souvenirs de l'enfance et le portrait d'un village, il n'en est ni l'un ni l'autre, ce livre invite le lecteur à suivre le déroulement d'une mémoire. D'une mémoire en train de se faire, de prendre forme et de s'inventer à chaque instant, restituée par une écriture qui à la fois rassemble et engendre, qui sans cesse se souvient et se départ.

Ce livre est un hommage aux caisses à pommes, aux asperges et à l'oncle René, à la gouille de Verdan et à bien d'autres choses encore.

(Quatrième de couverture, éditions José Corti)

Critique

par Françoise Delorme

Publié le 30/06/2014

«La page est en réalité continue, mais de petits blocs séparés par les points-virgules [...] se présentent seuls, comme autant de fragments de mélodie, entourés de silence.» Ces mots dans le beau livre de Jacqueline Risset Les instants les éclairs (Editions Gallimard) consacré à la façon dont se créent mutuellement la continuité et la discontinuité du temps vécu, et dont il serait possible de rendre compte de ce mystère, conviennent exactement pour introduire une note critique sur Ameublement de Julien Maret.

Oui, quelque chose se déroule dans ce livre comme une pelote, sans origine et sans but, en chapitres distincts mais peut-être pas autant que leur mise en page le laisserait à penser. Une mémoire se constitue sous nos yeux, un peu surpris par les sauts de puce auxquels les obligent tant de points-virgules, seule ponctuation, abondamment utilisée, selon un rythme qui tient plus compte d'une respiration que de la grammaire.

Un fil se dévide en descriptions d'espaces, de paysages qui, eux-mêmes, portent parfois la marque d'un vieillissement inéluctable, mais aussi celle d'une poussée vitale tout aussi inexorable:

sur la place du pont; le long; il y avait des peupliers immenses; de vieux peupliers un peu malades; avec les racines au sol par endroits sur le trottoir; à soulever encore le goudron;


Souvent, ces paysages composent des tableaux comme un peu effacés, en train de disparaître comme ils sont apparus, par touches à peine appuyées, mélancoliques:

ça avait l'air abandonné; c'était oblique entouré d'arbres et d'arbustes; aux allures vagabondes de cahin-caha; et puis deux cerisiers au bord de la route; quand c'était blanc au mois d'avril; comme une giboulée les pétales envolés; dans le ciel à virevolter bousculés; chahutés en disant au revoir avant de s'en aller; au gré du courant au gré des flots;

En suivant les gestes de nombreux personnages, nous rencontrons, dans une débauche de fines précisions et de retours abondants sur le motif, toute la vie occupée à se faire, à se défaire. Les relances s'inventent en «il y avait» et en «c'était» dont l'imparfait se ravive des participes présents chers à Claude Simon qui donnent on ne sait  quelle fragile durée au mouvement de vivre.

En surgissant, le présent, dans le dernier paragraphe, rompra brutalement le rythme répétitif de cette phrase infinie, toute de fragments, qui donnait à  l'élan du lecteur de curieux tempos. Même en suspens, la phrase se terminera, dans la nuit que trouaient seules la lumière des lampes et celle des récits.

Entre le désir de se laisser entraîner jusqu'au bout sans répit, presque hypnotisé, et la possibilité joueuse de picorer un peu n'importe quelle page, n'importe où et n'importe quand, il n'est pas nécessaire de choisir. Il faut suivre les deux invites, celle qui continue l'entropie de la réalité physique, «l'allée enroulée emportée par l'épaule du temps» ; et celle qui, par répétitions de segments fractals, génère des mondes singuliers, des histoires, chaque vie, chaque détail précieux. Ces deux forces entremêlées poussent cette prose si élégante, assez classique en somme, vers le poème et la lire à haute voix procure un vrai plaisir.

Au début de ma lecture, je ne savais pas trop quoi penser. Et puis, prise par le charme obsédant et léger de ce livre, je suis entrée dans le cercle magique qu'il crée. Il semble alors possible de comprendre le titre curieux: Ameublement. C'était, bien sûr, l'inscription peinte sur la camionnette dans laquelle 

il y avait la caisse à outils; pleine à ras-bord de vis et tampons; de clous de boulons de rondelles; les uns sur les autres l'un se prenant pour l'autre; et c'était à fouiller le doigts dans la pagaille; à chercher ce que jamais on ne trouve;

Il est sûrement possible d'y voir la métaphore du travail littéraire, attentif, difficile et minutieux qui concourt à la création d'un livre, semblable à celui qui consiste à meubler et aménager une maison. Il s'agirait aussi de rendre sensible la maturation lente, incertaine et soumise aux aléas, d'une merveilleuse mémoire, seule maison, précaire, de ce qui nous anime.

Une sorte de réorganisation sensible, contemplative et rêveuse, puissamment agencée, des souvenirs tels qu'ils se délitent ou s'imposent, de tout ce qui fait la substance de nos vies pourtant promise elle aussi à la disparition, convoque ici le vrai bonheur d'une lecture étonnée, enchantée, qui augmentera à chaque relecture.