Jours d’agrumes

Anne-Sophie Subilia

Ce jour d’essai frémit d’apprentissages divers. Un commis sur le plancher, ça court, ça déplace des cartons, ça garnit les étals, ça balaie. Franca découvre les shows d’asperges, les lits de papayes, le tri des fèves... Elle talonne sa patronne en mémorisant ce qu’elle peut des instructions, gestes, noms et trucs de métier lancés comme des flèches par-dessus les clients. Elle se dépêche de capturer ce territoire inédit, retenant avec ses yeux, avec son corps. Tout, elle aurait voulu tout retenir avant la nuit : le coq, l’enfance gloutonne, les petits doigts ravis, la pulpe d’une mangue coincée dans une moustache, ce rythme étrange, neuf et battant.

(Anne-Sophie Subilia, Jours d'agrumes, L'aire, collection Alcantara)

Éveil montréalais

par Elisabeth Jobin

Publié le 12/05/2014

La couverture d’un vert printanier de Jours d’agrumes suggère l’éveil d’une manière légère et un peu symbolique — un éveil aux sens, aux autres, à soi-même. Le premier roman d’Anne-Sophie Subilia est effectivement celui d’un apprentissage. L’histoire se situe à Montréal, entre la rue Alma et le marché Jean Talon, un axe sur lequel se déroule le quotidien de Franca, une Italo-Suisse tout juste débarquée au Québec. Elle entend y «redémarrer par la base», selon l’expression d’une de ses colocataires canadiennes. Franca se plonge dans le décor urbain, apprivoise un nouveau territoire, et, finalement, le savoure.
Retraçant l’évolution de Franca à Montréal pour l’accompagner dans son exploration la ville, ce roman initie avec fraîcheur la collection «Alcantara», que les Éditions de l’Aire dédient aux premiers romans. Pour Franca, le dépaysement est l’occasion d’un nouveau départ: en quittant l’Europe, elle a abandonné ses études en médecine, le fantôme d’un ancien amant et l’oppression du regard de sa mère. Un passé «tissé d’obligations» qu’elle troque contre un quotidien mouvementé, cadencé par les attentions un peu rudes de ses colocataires et, surtout, par la frénésie du marché Jean Talon, où elle travaille comme commis sur le plancher au stand des sœur Brassard.

Énergie du lieu

Balai passé sur le béton, caisses de légumes empilées, agrumes brillants de pesticide, pluies de dégel sur les toits: le marché Jean Talon est régi par une «harmonie souple et pénétrante». Il frémit du transit, du passage, du commerce, d’un mouvement toujours repris et qui tire Franca de ses angoisses. L’atmosphère du marché l’invite, enfin, à entrer dans l’immédiateté des échanges. Les journées passées sur le plancher jonché d’épluchures prennent une place à part dans le livre: cette foire aux légumes, véritable vivier, concède rythme et couleur au roman de la jeune auteure. Les descriptions nettes et vivantes du marché contiennent une musicalité vive qui manque parfois aux chapitres plus narratifs, les personnages autres que Franca ayant moins d’épaisseur que les lieux.
Si la motivation du récit — l’acceptation de soi-même — est le sujet de nombreux premiers romans, l’auteure sait renouveler le genre par une écriture assurée et sincère, comparable au français des Montréalais repris dans le roman. Les gens du cru ont cette manière pragmatique et imagée de formuler sans détour les tracas et les non-dits. Franca, tout comme l’écriture de l’auteure, se laisse bousculer par leurs mots pour mieux retrouver l’équilibre.

Géopoétique

Car l’écriture est aux aguets, attentive aux détails, aux interactions entre les personnages et le lieu. Cette observation attentive emprunte à la géopoétique, une philosophie d’écriture à laquelle Anne-Sophie Subilia a adhéré depuis son propre séjour à Montréal. La géopoétique propose de revisiter l’espace par l’écriture, de le percevoir par l’intermédiaire du mot: chez la jeune auteure, le marché fournit matière à exploration et accueille un véritable théâtre des jours. Il est surprenant de remarquer que les mouvements infimes de Franca sur le marché Jean Talon rappellent à échelle réduite un réseau de déplacements beaucoup plus vaste, comme la cartographie d’un voyage immobile — qu’il s’agisse de cacher des poivrons flétris derrière les bottes d’asperges mexicaines ou de composer une mosaïque avec différents agrumes de Floride.
C’est à l’occasion d’ateliers d’écriture au Québec, de déambulations et de flâneries en groupe ou individuelles qu’Anne-Sophie Subilia a composé les premiers textes de Jours d’agrumes. L’auteure a d’ailleurs elle-même travaillé au marché Jean Talon, un lieu pour lequel elle éprouve une réelle tendresse: «Ce qui me fascine dans l'exploration d'un espace, c'est de tenter d'apprendre à le lire», explique l’auteure. «On poursuit le désir d'entrer dans ses couches successives, de connaître ses reliefs, tensions, écorchures, et enfin, peut-être, d'en venir à esquisser la texture.»
La géopoétique appelle à un esprit de groupe favorisant l’échange, une approche de l’écriture parfois collective que l’auteure a appréciée. De retour en Suisse, où ce mouvement est moins répandu, Anne-Sophie Subilia a rejoint l’AJAR (association des jeunes auteurs romands), qui lui permet de poursuivre une pratique de l’écriture en commun. On peut entendre lire ses textes, mêlés à ceux de ses collègues, sur le site de l’association, ou encore les entendre scandés lors des lectures de l’AJAR un peu partout en Suisse romande.