Chambranles et embrasures

Pierre Yves Lador

Après son diptyque, La Guerre des légumes et L’Enquête immobile qui opposait nature et culture, urbanisation et violence, Pierre Yves Lador nous entraîne à travers HLM, jardins et châteaux, dans un roman érotique, ironique et onirique qui ouvre vers un ailleurs mystérieux à la portée de chacun.

Le narrateur, ancien savant chasseur de molécules, poète amoureux de Françoise, éternel curieux de la femme et de l’univers, va de porte en porte lire ses poèmes et découvrir ou reconnaître son destin. Les femmes, nymphes et chamanes qu’il rencontre tentent de le retenir ou de le libérer. Guidé par Eliane, il traverse cet univers enchanté et ses décors élémentaires, où tout est sein, sexe, sang, poussière parfois dorée et illusions. Descendu du ciel, il passe mille et une portes et finit par y remonter en dansant.

(Quatrième de couverture, éditions de L'Aire)

Critique

par Christian Ciocca

Publié le 28/01/2014

Un des rares fabulistes de Suisse romande enchante une nouvelle fois dans un récit d’initiation érotique qui pourrait bien livrer une des clefs de la volupté littéraire en passant par la gynéphilie.

Sur l’élan mélodique d’une comptine débridée, petite monture narrative que ne nous quittera plus durant toute la chevauchée romanesque, le Narrateur, un scientifique familier de la canopée amazonienne, entreprend une métamorphose poétique en pratiquant du porte à porte. Rupture brutale qui se veut terre à terre quoique tête à queue si on en croit le but de sa démarche hasardeuse: réciter des poèmes au domicile de femmes esseulées mais «ouvertes au possible».

Il est impératif de prendre Lador au mot quand, «[…] gland au vent des globes, sous le coton bandé du pantalon, humant, flairant ou aspirant de subtiles phéromones», le Narrateur découvre l’étrange demeure d’Eliane, maîtresse-femme dont le huis change de chambranles à chaque visite. Jamais tout à fait dévêtue, l’hôtesse entreprend de le mettre, lui, à nu en l’initiant en duo ou par triolisme à la jouissance sexuelle après lui avoir passé commande de petites histoires de quatre mille signes qu’il se devra de lui lire, davantage motivé par l’implicite graveleux que le tarif en euros.

Gynéphile volontiers soumis, le Narrateur s’abandonne aux dérives sensuelles jusqu’à goûter aux délices d’un voyage halluciné aux portes de la perception, dans Les Bulles magiques, douzième et superbe chapitre aux confins de l’Éros cosmique. On sait Lador, notamment dans ses deux précédentes fictions La Guerre des légumes puis L’Enquête immobile, sensible à la dimension dionysiaque du monde qui englobe et dépasse l’énergie de l’accouplement. Cette touche tantrique mâtinée d’humour se veut plus apaisée dans ce récit initiatique qui balance entre cruauté et tendresse. Si les scènes érotiques y sont explicites, les turgescences anatomiques détaillées, n’est-ce pas pour voiler de mystère la libido féminine assez impénétrable, aussi zélé que paraisse le Narrateur, un peu empêtré par les exigences d’Eliane et sa propre naïveté ? Dès lors, l’auteur chercherait-il à nous distraire? On peut le croire en lisant agréablement son écriture alerte mais en rien léchée, hormis des scènes de genre alléchantes qui ironisent sur le voyeurisme du lecteur.

Dans ce roman en dix-huit visites, le fil narratif emprunte au feuilleton des Mille et Une Nuits un suspense énigmatique, égare sciemment, titille le besoin de dénouement et éprouve le sens convenu qu’un lecteur prête communément à une fiction: satisfaire au plus vite la nomenclature de son propre imaginaire. Démarcheur aussi disert que Shéhérazade, le Narrateur se permet de multiples digressions, «Le genre de phrases inutiles quand on n’est pas payé à la ligne.» Il a beau nous faire croire que le Graal est une pépite d’entrecuisses, le joyau ici ne réside pas au bout de la (qué)quette. Il serait même à l’opposé de toute pornographie, monstration extime d’un secret millénaire.

A force de tourner et retourner autour de la con-naissance de l’intimité féminine, d’user de mots savants, inconnus ou incongrus, Lador fait de la langue même, charnue, matérielle, l’objet de jouissance qui tend littéralement son récit. Trop érudit pour ne pas tenter çà et là quelques allusions à clef (l’ombre de Chessex), de s’amuser à détourner des citations, Chambranles et embrasures s’offre comme un conte polyphonique, voix multiples de la littérature, premier et ultime désir de l’écrivain, comme nous y invite l’auteur en lâchant ses phantasmes.

Note critique

Dans Chambranles et embrasures, Pierre Yves Lador nous enchante dans un récit d’initiation érotique. Le Narrateur, scientifique chercheur en molécules, entreprend sa reconversion en pratiquant du porte à porte. Au domicile de femmes esseulées, il récite ses poèmes sans refuser leurs avances. Ainsi découvre-t-il Éliane à l’étrange demeure. L’hôtesse entreprend de l’initier en duo ou par triolisme à la grande jouissance. Démarcheur aussi disert que la Shéhérazade des Mille et Une Nuits, l’impétrant se permet de multiples digressions. Bien qu’il nous fasse croire que le Graal est pépite d’entrecuisses, le joyau ne réside pas au bout de la (qué)quette mais dans la volupté d’une langue charnue et inventive.

(Christian Ciocca, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)