Les Frontalières

Mousse Boulanger

En 1938, la libre circulation n’existait pas. Les frontières étaient surveillées par des douaniers qui contrôlaient l’identité des passants et percevaient les taxes douanières sur les marchandises, ce qui incitait les frontaliers à pratiquer une joyeuse contrebande. Les deux peuples (suisse et français) avaient des relations souvent familiales, toujours amicales. Les menaces de la Deuxième Guerre mondiale ont lancé une propagande de nationalisme de mauvais aloi qui semble être ranimée par la crise monétaire actuelle. Etincelant récit poétique sur la très belle relation entre une mère et sa fille (l’auteur, alors âgée de 12 ans), par la célèbre comédienne et poétesse Mousse Boulanger.

(Présentation L'Âge d'homme)

Critique

par Françoise Delorme

Publié le 24/02/2014

«Je ne sais pas que c'est ça le bonheur.»

Cette petite phrase connote tout de suite l'atmosphère de ce livre. Ces quelques mots situent un instant merveilleux dans un présent intemporel, que, pourtant, l'Histoire va rattraper. Le caractère léger et souriant de ce récit ne doit pas dissimuler le caractère sérieux d'une célébration de la mère, une mère gaie, vivante et partageuse, prompte à transmettre des savoirs et des élans, ainsi que le rappel des dangers que comporte la fermeture absolue des frontières: elle assèche et réduit la vie même, la vie de chacun, lorsqu'elle redevient absolue.

À lire des escapades enthousiastes à travers la nature, et à travers des pays qui n'en font qu'un lorsqu'il s'agit d'aller aux framboises ou rencontrer des amis, on se laisse facilement emporter. La vie voyage et rêve. Puis le récit suggère aussi la découverte de la mort, de la fragilité des choses, mais sous le regard bienveillant d'une mère presque plus jeune que l'enfant tant elle semble lui apprendre justement à rester curieuse, sensible au moindre mouvement du vent ou des sentiments. Et l'enfant baigne dans une sorte de joie, riche de sensations, de questions, de dialogues qui effleurent la vérité sans la déflorer. Le bonheur, alors, c'est la vie, tout simplement, la vie qui se met à miroiter:

[Ma mère] sourit, dit: on y va, et elle s'installe sur la selle de son vélo. Je fais la même chose et nous voilà sur la route du retour. Je la suis derrière, tout près. Je vois sa jambe qui monte, qui descend, son mollet, bruni par le soleil, avec un peu de terre restée collée, et une petite coulée de sang, à cause des épines. On avance lentement, sans bruit. Le soleil disparaît et apparaît derrière les platanes, je chantonne.

Quelle métaphore féconde de la vie telle qu'elle va. Le bonheur, dont les blessures ne sont que légères et normales en somme, est évident, car il est possible d'aller facilement de l'autre côté de la frontière. Cependant, dans les phrases simples et denses, le lecteur peut saisir une symbolique fragile et comprendre que Les Frontalières est un livre qui ne s'appelle pas ainsi par hasard.

En effet, la dernière partie du livre évoque l'arrivée de la deuxième guerre mondiale et l'exil d'un ami. Ou plus exactement, et c'est là un bel artifice littéraire pour montrer la violence et la cruauté des arrachements, Mousse Boulanger raconte un retour obligé de quelqu'un chez lui à cause de son appartenance nationale. Bref, un ami suisse est condamné à quitter une terre en France qu'il a fait vivre, à abandonner des arbres fruitiers. Là aussi tout une symbolique prend vie pour dire tout ce qu'une frontière qui se referme  brutalement peut dénaturer des rapports entre les hommes et entre les hommes et le monde:

- Si on habitait en France, tu aurais aussi peur?
- Oui, bien sûr.
- Tu aurais peur de quoi?
- Peur qu'on nous tue, qu'on nous tue tous.
- Qui c'est qui nous tuerait?
- Des soldats.
- Pourquoi ils nous tueraient, on n'aurait fait de mal à personne?
- Parce qu'on serait des étrangers...

Et le livre se termine, pour ouvrir encore l'horizon, par une évocation tout auréolée d'une claire lumière, celle des «cavolants», de leur travail – paniers, bijoux, rétamage, etc... et de leur vie nomade. La mère achète un collier dont la pierre a été roulée et polie par les rivières, histoire de dire que la beauté n'a pas de frontière. Le bonheur, lui, peut toujours être menacé par les frontières si elles perdent la porosité nécessaire aux relations entre les êtres, à la perpétuation de la vie.

Ce petit livre redonne au désir d'exister ici et maintenant toute sa splendeur et toute sa ténacité. Sans perdre conscience des menaces...

Note critique

Mousse Boulanger nous offre le récit dynamique et frais d'une période particulièrement lumineuse de son enfance. Famille heureuse, mère initiatrice généreuse et admirée, maisons accueillantes, voyages à travers champs et caresses de la vie, coïncidence entre style limpide et réalité désirable. Mais il y a la douane, qu'il faut passer. Et, subrepticement, on se rend compte que nous sommes en 1938. Cette frontière soudain se referme, pour certains. Le titre nous avertissait déjà. Entre la légèreté et la beauté d'un monde partageable se glisse une inquiétude qui le fragilise et le divise sans obscurcir cependant la joie des souvenirs.

(Françoise Delorme in «Viceversa littérature» n. 8, 2014)