Babylone

Baptiste Naito

Avant de partir, j'ai soigneusement rangé mes affaires. J'ai jeté ce que je ne voulais pas que mes parents trouvent dans ma chambre et je leur ai écrit une lettre. Je me sentais calme, apaisé. J'ai écrit que je partais, que je ne reviendrais pas, mais que je n'étais pas malheureux. J'ai écrit que je les aimais. J'ai signé la lettre et je l'ai posée sur mon bureau pour que ce soit la première chose qu'ils voient en ouvrant la porte. 
Il n'y avait personne dans la maison. Mon père était en voyage d'affaires. Six mois plus tôt, il avait quitté Merrill Lynch pour l'UBS. Il ne devait pas rentrer avent les vacances d'automne. Je n'avais pas vu ma mère depuis des jours. Je ne savais ni où elle était ni quand elle reviendrait. Il lui arrivait souvent de s'absenter sans m'en avertir. 
Si je lui en avais parlé, elle aurait prétendu qu'elle m'avait dit où elle allait, qu'elle m'avait donné un numéro de téléphone où j'aurais pu la joindre et qu'elle m'avait informé de la date de son retour. Elle l'aurait prétendu, mais elle ne l'avait pas fait. Nous ne nous parlions presque plus.
 

(Baptiste Naito, Babylone)

Critique

par Elisabeth Vust

Publié le 03/12/2013

Ce premier roman se passe en 2001 et donne la parole à un jeune homme de 21 ans. Il a perdu son frère il y a un an, et il quitte ses parents souvent absents. Il a l’âge d’être adulte, mais doit encore le devenir. Sa fuite prend dès lors les allures d’un périple initiatique, intérieur et extérieur. De Genève, il part pour Lausanne ; là, les lieux sont parsemés de flyers et d’affiches annonçant une soirée techno d’envergure, Babylone – pour mémoire Babylone est la cité hérétique des Chrétiens, et la Jérusalem céleste des Rastas. D’autres éléments jalonnent le récit, tels que la question «Tu as été à Paléo?», en référence au plus grand festival open air de Suisse.
Au cours de son échappée, le héros rencontre plusieurs groupes de jeunes, mus par des énergies d’émancipation et de révolte différentes, entre mouvements collectifs de squat et épuisement du soi dans la recherche de l’ivresse. Le texte offre l’instantané d’une époque, avec les modes et coqueluches du moment, esthétiques, sociales, intellectuelles et culturelles.

On se rend par ailleurs vite compte que le récit est truffé de références à la culture vaudoise, et plus précisément lausannoise, d’où une certaine opacité pour un non-familier de la région. Pour en revenir aux antiennes textuelles citées plus haut («tu as été à Paléo?», par exemple), celles-ci participent à la pulsation hypnotique du texte, où chaque rue traversée, parole entendue, échangée, nourriture avalée, chaîne tv zappée est répertoriée. Le fugueur a un regard acéré, qui vide pour ainsi dire les lieux, choses et gens de leur substance, tellement ils sont décrits jusqu’à l’os. Cet inventaire semble canaliser son inquiétude, qui contraste avec l’esprit d’insouciance et de fête dans lequel vit notamment l’ami l’hébergeant quelques jours.
Le narrateur-héros n’est pas nommé. Il est «détaché de lui-même», comme le dit bien la présentation de l’éditeur; cette distance alliée à un ton neutre soulignant la solitude du personnage m’a fait penser à L’Etranger de Camus. Comparaison écrasante pour un auteur trentenaire débutant, qui a pour l’anecdote consacré son mémoire universitaire au personnage d’Odette de Crécy dans la Recherche de Proust, dont il n’emprunte ici rien de la phrase-fleuve, tant s’en faut.

Cela dit, l’écriture blanche de Baptiste Naito n’est pas sèche, elle est à l’image du héros, personnalité éponge, hypersensible, qui absorbe tout ce qu’elle voit, entend, ressent. Les émotions ne sont pas répertoriées ni décryptées, elles sont retenues et transparaissent une fois dans «une main qui tremble» et ce constat : «j’ai senti quelque chose se défaire en moi». Et c’est seulement à la fin que les larmes coulent, dans un dénouement mouvementé et pathétique, où la chute provoque un changement de perspective et ramène au bercail le fils, maintenant prêt à partir vraiment, parions-le.

Note critique

Né à Genève et installé dans le canton de Vaud, Baptiste Naito publie à 32 ans son premier roman. Son narrateur a 21 ans; il a perdu son frère l’année précédente. Au début du roman, il quitte Genève et ses parents souvent absents pour vivre à Lausanne. Il a l’âge d’être adulte, mais doit encore le devenir. Sa fuite prend dès lors les allures d’un périple initiatique, intérieur et extérieur. L’écriture est distanciée, blanche, mais pas sèche; elle est hypersensible, à l’image du héros, qui capte tous les détails, qui inventorie, comme pour canaliser sa propre inquiétude.

(Elisabeth Vust, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)