Raspoutine et la Biche Fauve

Jean Billeter

Après l'enfer de l'enfance, Jean Billeter, dans son nouveau roman, explore le purgatoire de la femme de cinquante ans. Photographe de métier, célibataire, libérée et élégamment désespérée, Nouchka a grandi, tiraillée entre la mythique Sibérie de sa grand-mère, les Spassiba Bolcho de la rue Oberkampf et le luxueux et vide appartement du 7e où ses parents se déchiraient à longueur de nuit. Elle a vite compris que la vie ne valait pas qu'on la prenne au sérieux et s'est donc forgé une morale hédoniste, s'entourant d'amis désinvoltes et libertins. Jusqu'au jour où elle rencontre un homme trop jeune qui sera l'amour de sa vie. On pense au Chéri de Colette, mais dans un milieu d'intellectuels parisiens aussi indulgents aux amours illicites que sceptiques sur le bonheur qu'elles peuvent apporter.
Une comédie de moeurs douce-amère très réussie.

(Quatrième de couverture, Jacqueline Chambon)

Entretien avec Jean Billeter

par Elisabeth Vust

Publié le 26/03/2007

Vous avez écrit votre premier roman, Dans la chambre du pornographe (2005), à presque soixante ans, pouvez-vous retracer cette venue tardive à l'écriture ?

Comment suis-je devenu écrivain ? Peut-être la bonne question serait: comment pouvais-je ne pas le devenir? Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été graphomane. Adolescent, j'écrivais des nuits entières à la lueur des bougies (pour la nécessaire touche romantique de cet âge) de courts textes en prose et des poèmes que je dactylographiais à deux doigts. J'étais jeune, plein de fraîcheur et d'illusions. Aujourd'hui, à soixante ans, j'ai certes perdu ma fraîcheur et mes illusions, mais je ne suis pas une denrée périssable: cela ne signifie donc pas que je suis en train de pourrir sur pied. D'ailleurs, Louis Soutter, mon vieux compagnon de chambrée [ Jean Billeter dormait enfant dans la chambre de Louis Soutter. ndlr ] a commencé son oeuvre à cinquante-deux ans. D'évidence, il n'était plus très frais non plus. Cette fécondité tardive est un pied de nez à tous ceux qui pensent que la création est uniquement affaire de jeunesse, style Rimbaud, Mozart et autres Wunderkinder.

Alors que ce premier roman était clairement autobiographique et se passait dans votre ville natale de Morges, vous semblez larguer les amarres des origines dans Raspoutine et la Biche Fauve, avec votre héroïne, une Parisienne de cinquante ans aux racines sibériennes…

Peut-être entre-t-on en littérature comme dans la mafia – par un meurtre. J'exagère? À peine. La chambre du pornographe avait une fonction purificatrice: tuer le Père. Après un tel parricide, je méritais un peu de repos, non? J'ai lâché la bride à mon imaginaire pour «de déferlantes chevauchées en Sibérie» qui mènent des platitudes étourdissantes des steppes mongoles aux dorures rococo du pont Alexandre III. Mais, bien que j'aie pour l'occasion cédé la plume à la délicieuse Nouchka, je n'ai pu m'empêcher de faire une apparition sous les traits du Zinzin, petit écrivaillon de province qui séduit Louise, la belle et riche Parisienne, en lui apprenant à pêcher la truite dans les gorges de la Méouge. Finalement, le plus autobiographique des deux n'est peut-être pas celui qu'on pense. C'est parfois sous le grimage outrancier du clown qu'apparaît le mieux la vérité!

Dans la chambre du pornographe est habité par un père qui transforme la vie de son fils en enfer en le reniant. Dans votre nouveau roman, la mère reproche à la narratrice d'être née, fait peser sur elle son échec artistique. Ainsi, malgré leurs atmosphères différentes, les deux romans tournent autour du même thème : l'enfance fracassée, carencée…

Lorsque l'enfance a été «fracassée», il faut plusieurs vies pour recoller les morceaux. Difficile de ne pas répartir le fardeau sur mes personnages! Quant à la différence d'atmosphère, elle vient de ce que l'on passe de l'Enfer au Purgatoire, qui n'est pas le lieu des supplices mais de l'absence et de l'attente. Et qui mieux qu'une femme de cinquante ans, quittée par son trop jeune amant, pouvait ressentir le vide, le manque, l'attente, «traversant de dangereux moments d'alanguissement où la mort rôde, avec au cœur, béante, la morsure de l'absence, la plus cruelle des absences, celle qui vous laisse dévastée»…?

Mais, au-delà des apparences, ces deux romans sont étroitement liés : ils font partie d'une trilogie (le troisième volet, Le Paradis, est en cours de finition). Des portes dérobées, des passages «souterrains» les font communiquer. L'écriture est toujours à double ou triple fond. Ainsi la «Martha parisienne» de La chambre devient-elle au mot près Louise dans Raspoutine , indiquant clairement qu'il s'agit du même personnage. Cela peut être un simple cousinage: par exemple, le «don rare et plutôt redoutable de posséder une grossièreté naturelle» de Pauline dans Raspoutine répond à celui de Béatrice dans La chambre. De même il existe une étroite parenté, du moins patronymique, entre le Zinzin de Raspoutine et le narrateur de La chambre que Béatrice traite sans cesse de «zinzin».

Votre héroïne et narratrice, Nouchka, a été maltraitée psychiquement par sa mère nymphomane, manipulatrice et alcoolique; et elle a grandi en pleine guerre parentale. Elle est investie d'une violence qu'elle ne retourne pas (trop) contre elle-même, qu'elle exprime dans son travail artistique, où elle «décapite» ses modèles (en les photographiant sans tête). Je ne suis pas sûre que cette interprétation plairait à Nouchka, d'autant plus que tout le roman peut être passé au grill freudien…

Si je devais définir le style de Raspoutine en deux mots, je dirais que c'est une «odyssée oedipienne». Odyssée, parce que le récit n'est jamais chronologique, ni rationnel, encore moins linéaire, c'est une saga, une épopée intérieure, la narratrice sautant du coq à l'âne, selon son humeur, mêlant sans transition évocations du passé et petits soucis présents, un constant chassé-croisé entre souvenirs lointains et récents, associations d'idées, rêveries paresseuses, réminiscences érotiques, réflexions sur les hommes, conversations épicées avec ses amies au bar anglais du Regina, évocations de ses ancêtres, de sa «Sibérie chimérique», monologue intérieur et scènes romanesques ou drôles. Comme dans une fugue, les thèmes reviennent, s'inversent, se croisent au gré des modulations de la pensée de la narratrice, jusqu'à la coda finale.

Oedipienne, parce les références freudiennes sont en effet légion. C'est pour moi un matériau romanesque riche en symboles comme l'était l'astrologie dans La chambre , alors que je suis extrêmement réservé sur les présumés bienfaits de la psychanalyse ou l'étude prétendument scientifique des ciels de naissance. Peut-être est-il temps de rappeler la savoureuse définition que donnait Nabokov du freudisme : « C'est l'application de mythes grecs sur les parties génitales de la bonne société viennoise ».

Une autre référence évidente est le tableau de Courbet, L'origine du monde , qui, comme les photos de Nouchka, représente une femme sans tête. L' «obscénité» de ce tableau, longtemps caché dans le bureau de Lacan et qui est en passe de devenir la star du musée d'Orsay, vient de la décapitation. Il n'est donc pas tout à fait innocent si Nouchka appelle son sexe «mon origine du monde», bien que la maternité lui soit obstinément refusée. Dans ce ratage gynécologique, peut-être faut-il voir mon impuissance à devenir mère, fût-ce par procuration. Probablement est-ce là la limite de la transformation d'un homme en femme, que ce soit par le biais de la littérature ou des hormones et du scalpel: la femme obtenue sera forcément stérile.

Votre éditeur rapproche votre roman de Chéri  de Colette…

La trame de Raspoutine est celle du roman de Colette, c'est certain. Je voulais savoir si quelque chose avait changé depuis 1920, si le scandale de Chéri avait perdu de son acuité. La réponse est non, rien a changé, en dépit de Mai 68 et de la soi-disant révolution sexuelle. Les amours disproportionnées entre une femme âgée et un jeune homme sont toujours aussi déshonorantes, alors que l'inverse est plutôt flatteur, une jeunesse au bras d'un homme mûr : «Comment composent-ils, les hommes de plus de cinquante ans, avec l'interdit père-fille, qui ne rêvent que de sauter des fillettes aux pattes de crevettes? (…) L'homme reste toujours un petit garçon attendrissant; la femme, elle, vieillit et devient indigne. La jeunesse est une déesse cruelle. Comment coucher avec un homme dont vous pourriez être la mère?».

De Colette, si célèbre mais en vérité si méconnue, on ne garde qu'un vague souvenir et une série de clichés: Sido, Willy, ses chats, le music-hall, la nature, la duchesse de Morny et finalement la «bonne dame du Palais-Royal». Son œuvre est jugée au mieux pittoresque, au pire datée, voire obsolète, tout juste bonne à des exercices de grammaire et des dictées, dont il ne resterait que le goût suranné d'une certaine «vieille France». C'est oublier un peu vite qu'Aragon s'inspira de La Fin de Chéri pour écrire Aurélien et qu'il y a des points communs évidents entre Chéri et le héros de La Nausée de Sartre.

Pour moi, Colette est l'un des plus grands écrivains français. J'admire depuis toujours sa fascinante liberté de ton et son indépendance d'esprit, sa liberté farouche, qui n'appartint à aucune chapelle, n'accepta aucun oukase et se désintéressa avec superbe des prétendues révolutions intellectuelles. Gigi, l'exacte réplique de Chéri au féminin, qui figure en bonne place sur ma table de nuit dans une vieille édition dédicacée, est l'un de mes plus grands bonheurs de lecture. En manière d'hommage, j'ai repris la très belle expression «mon ce-que-je-pense» pour désigner le sexe féminin et un morceau du célèbre dialogue entre Gilberte et sa grand-mère, Mme Alvarez, sur les «migraines qui ne durent pas deux jours» qui, dans l'original, ne duraient que quarante-huit heures. Ceci dit, c'est surtout au style de Colette, si sensuel, si musical, si précieux, si «féminin», que j'ai essayé de coller – avec un zeste de Vogue pour la modernité et de Sex and the city pour le libertinage!

On pense aussi à Proust, d'ailleurs cité dans l'incipit… Le Proust de la satire mondaine et des réflexions implicites autour du sexe et du genre…

Il y a incontestablement de la duchesse de Guermantes chez Pauline, «qui a toujours vu dans la nonchalance une forme de politesse aristocratique» , comme il y a du Swann chez la Girafe Julien, «à cette réserve près que je ne ferai hélas! jamais cattleya avec lui dans une calèche» ou du Madame Verdurin chez Louise et «son appétit de gloire transitoire en ce monde qui est digne d'une ogresse».

Toutefois, mon ambition est beaucoup plus modeste que celle de Proust, faisant mienne cette réflexion de la Girafe Julien: «Depuis Proust, tout le monde croit qu'il faut créer une œuvre monumentale pour laisser une trace, qu'il faut s'enfermer au milieu des fumigations dans une chambre tapissée de liège pour échafauder une Recherche du Temps Perdu en douze volumes… C'est faux! archi-faux! Douze volumes, personne ne les lit, c'est rasoir. En revanche, tout le monde connaît la madeleine. Moralité: il suffit de pondre une phrase, une seule petite phrase, genre «Il est interdit d'interdire» ou «Il faut laisser du temps au temps», et c'est gagné, tu entres dans l'immortalité. Après, tu peux tranquillement finir tes jours aux Caraïbes, picoler du Baccardi et reluquer les beaux mecs…».

Il y a un contraste très efficace entre le côté construit du roman et son côté excessif, voire foldingue. Vous n'y allez pas avec le dos de la cuillère en décrivant le mode de vie de l'héroïne et de ses ami(e)s, entre «fashionistas»,  soirées  «urfissimes», gueules de bois homériques et sexualités multiformes. Dans votre Paris snob et canaille, le milieu littéraire est particulièrement visé, avec des figures cryptées et d'autres pas. D'où regardez-vous ce petit monde ?

Le point de vue ? Celui du «plouc», du «zinzin», qui observe la scène parisienne depuis la gourmande solitude de sa table de travail, sa fenêtre donnant sur le cimetière d'Apt et le Luberon. C'était la double gageure de ce roman: écrire sur un sexe que je n'ai pas et une ville que je connais très mal – même si, pareil au Zinzin, mon semblable, mon frère, «qui quitte fréquemment sa cambrousse pour monter à Paris avec ses souliers noirs de chauffeur de taxi et son petit baise-en-ville des années Giscard» , il m'arrive souvent d'aller flâner à Paris «nonchalamment, délicieusement, (…) comme Nerval avançait vers son étoile, la femme aimée et perdue, comme Apollinaire, plus magnifiquement fatigué, flânait le long des cafés gonflés de fumée du boulevard Saint-Germain». De ces flâneries poétiques, il reste un portrait onirique de Paris, la rue Oberkampf, le square Léopold-Achille, le jardin du musée Rodin, le quai Montebello, les grandes verrières de la gare de l'Est. Raspoutine, si je peux me permettre cet à-peu-près, c'est La paysanne de Paris.

Vous réveillez les fantômes qui peuplent les nuits de l'héroïne et les spectres de Paris, le Paris fiévreux du début du siècle, vivier d'artistes cosmopolites. En comparaison, les amis de Nouchka font piteuses figures, dinosaures qui se raccrochent à une époque révolue, accumulant les coupes de champagne mais pas le talent…

Paris a trois singularités, qui en font une ville unique au monde. La première, c'est d'être une capitale bonzaï, la ville minuscule à la française (sa taille et sa forme n'ont pas changé depuis Napoléon III!), rien à voir avec la gueule cassée des métropoles américaines aux immensités sauvages et incontrôlées, poudrées de smog et fardées de tours. La deuxième, c'est d'être une ville en perpétuel état de siège. Il y a d'abord eu le premier cercle des portes d'octroi (subsistent celles de Saint-Denis et de Saint-Martin), ensuite le deuxième cercle des boulevards des Maréchaux, tous ces valeureux traîneurs de sabre – Lefebvre, Ney, Murat, Suchet, Lannes, Berthier, Masséna – qui avaient pour mission de maintenir hors des murs les hordes barbares, puis le troisième cercle des Fortifications pour contenir les troupes prussiennes de von Moltke et enfin le quatrième et dernier cercle, le périphérique, qui dresse autour de la capitale encerclée par les banlieusards un rempart de macadam, aussi infranchissable que les douves noyées d'un château fort: on ne peut traverser que par ces ponts-levis que sont les portes de Paris ou par les catacombes du RER, station Châtelet-Les Halles. La troisième est que Paris est la seule capitale au monde qui ait donné un nom dérivé, au sens indéfinissable mais aux liens étroits avec le snobisme: le parisianisme, qui serait cette certaine façon de penser, de s'amuser, de rire, de respirer et de faire l'amour qui n'existerait qu'à Paris.

Pendant les Années Folles et jusqu'à la deuxième guerre, Paris fut la capitale mondiale des artistes. Aucune autre ville ne se prêtait mieux à la vie de bohême: la chère était fine, le vin bon marché, les cafés hospitaliers, les femmes lestes, la morale légère, sans rien dire de la fréquentation quotidienne des grands anciens. Ils étaient tous là, déracinés, têtes fêlées, exilés, chassés par la révolution bolchevique, venus des quatre coins du monde, peintres, écrivains, poètes, cinéastes, danseurs, musiciens. Jugez de la distribution: Man Ray, Tzara, Joyce, Picabia, Pound, Chagall, Brancusi, Kisling, Max Ernst, Hemingway, Miro, D.H. Lawrence, Le Corbusier, Dali, Stravinsky, Juan Gris, Ford Madox Ford, Picasso, Sylvia Beach, Noureev, van Dongen, Scott Fitzgerald, Cendrars, Henry Miller, Serge Lifar, Modigliani... «Paris», écrivait Gertrude Stein, «c'est-à-dire là où nous étions tous, et il était naturel pour nous d'être là.»

Les choses ont bien changé, la spéculation immobilière est passée par là, ainsi que les boutiques de mode, les chinois et les kebabs. Comme le note avec nostalgie Nouchka, «descendre le boulevard Saint-Michel, qui s'appelait encore le Boul' Mich', était une déambulation intellectuelle (aujourd'hui, la nippe a tout bouffé!) à la recherche de Mallarmé, de Verlaine, des Zutiques à l'Hôtel des Étrangers ou de Colette et Willy au café d'Harcourt, près de la Sorbonne.» De cette incroyable effervescence artistique, il ne reste aujourd'hui que quelques «dîners en ville» avec des gens invraisemblables, romanciers savamment échevelés et nombrilistes, philosophes dépoitraillés confondant leurs nerfs et la pensée, à côté des demi-sels de la sphère people et des fugaces célébrités du lumpen-vedettariat. Le petit monde parisien est toujours un théâtre, certes, mais Dieu que le casting est mal fait!

Ici, le style est toujours aussi mordant que Dans la chambre du pornographe, mais moins minimal. Les clichés sont légion chez vous, cependant, vous les rendez (sauf à de rares exceptions) effervescents dans la bouche de votre narratrice en équilibre entre pudeur et carnavalesque…

À un moment ou à un autre, il est de bon ton de verser une larme attendrie sur la sacro-sainte angoisse de la page blanche. Désolé de décevoir – mais je ne connais que l'angoisse de la page maculée d'encre. Je suis un parfait graphomane, j'écris avec une facilité déconcertante, sans retenue, «avec la minutie d'un moine nazaréen, noircissant méthodiquement chaque page, marges comprises, sans reprendre mon souffle, une écriture de malade mental, serrée, maniaquement minuscule, sans alinéa, sans ponctuation, sans suite, sans but» . Puis, je taille au canif dans ce matériau brut. Le premier jet de Raspoutine faisait 800 pages. Suivant la quantité de boursouflures subsistantes, le style sera au rasoir ou baroque.

Le rôle des clichés est d'être à double, voir triple sens. Rien n'est là juste pour faire joli, tout est infiniment réfléchi. Il y a toujours un sens premier, une histoire d'amour profane entre une femme et un jeune homme, et un sens détourné, mystique, entre une «âme bigarrée» et le «Ciel bleu éternel». Je tire ces clins d'œil de toutes mes lectures, des plus prestigieuses, Proust, Colette, Lowry, Nabokov, aux plus triviales, l' Équipe -Magazine ou Tintin (souvenez-vous, Dans la chambre, l'allusion au «poison qui rend fou» du Lotus bleu et du «fini de faire le zouave!» d'Objectif Lune).

«Arrachez-moi le cœur, vous y trouverez une femme», lit-on en exergue. L'écriture vous permet-elle d'apprivoiser la femme qui est en vous ou d'approcher le mystère du sexe opposé ?

Au début, je pensais que pour écrire comme une femme, rien de plus simple, il suffisait de tout passer au féminin singulier et le tour était joué. Et puis, je me suis aperçu que c'était autrement plus compliqué de parler d'un sexe que manifestement je n'avais pas – sans rien dire des ingérences de celui que j'avais ! Les différences ne sont pas simplement grammaticales: une narratrice n'est pas un travelo! Certes, ma part féminine plus ou moins bien assumée me fut d'un secours non négligeable, mais en fait, j'ai dû tout reprendre de zéro, redécouvrir le monde, l'enfance, l'amitié, les odeurs, la nature, l'éveil des sens, le désir, l'amour avec les yeux, le nez, le corps, les mains, les seins, le sexe, la peau, l'esprit d'une femme. Et puis, plus trivialement, il m'a fallu une documentation béton sur l'habillement, les habitudes, les tendances, les parfums, la lingerie, les piapias: aussi pendant deux ans ai-je fréquenté les salons de thé, laissant traîner une oreille indiscrète, et dévoré (en cachette pour sauvegarder un semblant de virilité!) tous les magazines féminins qui me tombaient sous la main. J'ai reçu la semaine dernière une lettre d'une lectrice, qui concluait : «Vous auriez mérité d'être une femme!» C'est le plus beau compliment qu'on pouvait me faire.

En vous glissant dans la peau d'une femme, vous éprouvez ses sentiments, mais aussi sa sexualité. Nouchka découvre (enfin) l'orgasme - le « Stromboli »…

Le Stromboli est l'exemple même de la double lecture : l'une profane, l'autre sacrée. Les mystiques ont toujours représenté la fusion avec Dieu – la conjuctio spirituorum – par l'union des principes mâle et femelle. C.G. Jung consacre tout un chapitre dans Psychologie et alchimie au contact divin comparé à l'acte de chair. En première lecture, il s'agit donc bien de la découverte de l'orgasme. Mais, il y a un double fond, clairement indiqué lors de la rencontre avec Shihab : «…alléluia ! Dieu est descendu du ciel pour mon foutu quarante-neuvième anniversaire, (…) Dieu est devant moi, Dieu est une gravure de mode, il a les yeux du Bengale de Rudyard Kipling…» . Bien qu'athée, j'utilise l'imagerie chrétienne – Dieu s'est fait chair – parce qu'elle représente un fond commun, mais en la métissant avec d'autres mythologies, transcendances, croyances ou superstitions, parce qu'elles sont riches en métaphores.

En suivant Nouchka dont vous transformez la vie (et celles de ses ancêtres) en légende, je me dit que chaque vie peut être romanesque, tout dépend de la façon de la raconter, du style...

Un enfant «fracassé» n'a qu'une issue pour survivre: s'inventer d'autres vies – meilleures ou pires. Il est romancier dans l'âme: il invente, affabule, travestit, maquille, rafistole, bidouille, assouvit ses rancoeurs, déforme ses névroses jusqu'au suicide ou la vengeance. Aucun trucage ne lui fait peur. Il se fabrique une légende. Avec un peu de chance, il finira escroc, simulateur ou mythomane, voire écrivain, s'il a du style – ou les quatre à la fois, comme Cendrars, Gary ou Hemingway, qui figurent en bonne place au championnat du monde des bonimenteurs poids lourds. D'accord, c'est très vilain de mentir, n'empêche! Ils ont écrit Bourlinguer, La vie devant soi et Les Neiges du Kilimandjaro. Il leur sera donc beaucoup pardonné.