Le Milieu de l’horizon

Roland Buti

Gus a quitté l’enfance un été de canicule. Alors qu’il aide son père paysan, lit et relit ses bandes dessinées, se baigne dans un réservoir souterrain avec Mado, la fille perdue du village, son univers familier et rassurant se fissure.
La mère de Gus, présence constante, tendre et complice s’éloigne peu à peu de lui, tandis que son père, pourtant véritable force de la nature, s’enferme dans sa chambre pour cuver son chagrin. L’impensable arrive. Gus doit alors prendre en main l’exploitation, guider les camions-citernes de l’armée vers les champs desséchés, traire les vaches trop pleines d’avoir été oubliées.
Quand il découvre le secret de sa mère, dans une scène magnifique de pudeur, il vit la fin d’un monde. (4e de couverture, éditions Zoé)

Critique

par Elisabeth Vust

Publié le 09/07/2013

En été 1976, la Suisse a vécu une sécheresse telle que l’armée et les pompiers ont été dépêchés pour irriguer la terre; les pertes en récolte et bétail furent conséquentes malgré tout. C’est durant ce moment peu ordinaire que se déroule le troisième roman du Vaudois Roland Buti. L’écrivain avait 13 ans en 1976, tout comme le narrateur de ce récit intimiste, familial et initiatique, porté par une écriture à la fois retenue et sensuelle, sobre et puissante.

L’auteur adopte donc le point de vue du jeune Gus, immergé dans son corps, sa famille, sa région, son quotidien; cependant, le récit est écrit depuis notre époque, dans une ressaisie des événements qui crée un formidable effet loupe. Gus est un être hypersensible, il capte (trop) les émotions des uns et des autres, perçoit les mouvements de la nature et des êtres. Si cet été 76 va marquer sa sortie de l’enfance, ce n’est pas seulement parce qu’il vit sa première expérience sexuelle; il reçoit des responsabilités dans l’exploitation familiale, assiste à une série de morts animales et surtout au départ de sa mère, qui s’en va avec une jeune femme du village, Cécile.
Tout en feignant de l’indifférence, le garçon souffre de la distance qui caractérise désormais ses relations avec sa mère: «Je savais qu’elle nous aimait, mais je devais remonter à l’époque où j’étais un tout petit garçon pour me souvenir de ses bras autour de moi lorsqu’elle me soulevait pour me faire descendre d’un char à foin, qu’elle me tenait un moment en l’air en me serrant un peu contre elle avant de me poser à terre». La nostalgie de la tendresse maternelle est d’autant plus vive lorsque Gus voit sa mère échanger des caresses avec Cécile.
A l’instar de Juliette dans La Beauté sur la terre (C.-F. Ramuz) ou d’Eva dans le roman éponyme d’Oscar Peer, l’arrivée d’une belle jeune femme sème la pagaille dans cette histoire. Avec la météo, c’est de fait l’existence qui se dérègle pour Gus et les siens. Car Roland Buti nous fait assister à la fin de plusieurs mondes: fin de l’enfance pour Gus, fin de la famille nucléaire, et aussi fin de la paysannerie traditionnelle avec la tentative du père de se mettre  à la production industrielle en organisant une poussinière. Le romancier réussit à n’être ni démonstratif ni sentencieux. Il confère épaisseur et complexité à ses personnages (une dizaine), tout en laissant son récit être balayé par la vie et ses vents contraires. Le romancier partage avec Gus une acuité d’observation et d’empathie. Et sa façon empreinte de respect et de finesse d’appréhender la famille m’interpelle et me touche ici, comme ce fut le cas dans Le nuage sur l’œil (2004). Notons que ces deux récits se passent dans l’arrière-pays vaudois, et qu’ils accueillent les retrouvailles de frère et sœur devenus adultes autour de leur père, ou de sa dépouille.
Cette attention démultipliée s’étend également aux animaux. Compagnons de travail, de loisirs ou simple gagne-pain, les animaux (cheval, chien, colombe, poules) acquièrent au fil des pages une portée symbolique, comme s’ils théâtralisaient la torpeur vécue par tous: la colombe de Gus ne vole plus et se fait manger par le chat; le cheval pris par la «lubie de ne plus bouger» se couche et meurt foudroyé sur la route; le chien «trop émotif» tombe raide en voyant les poules écrabouillées; et les poules sont «suicidaires». Cette capacité de perception multiple s’accompagne chez Roland Buti d’un humour empreint d’un esprit d’enfance, retrouvé à travers l’écriture.

Les orages ont mis fin à cette canicule de l’été 76. La violence des pluie dévaste les cultures, épuisées par une longue lutte contre la sécheresse de l’air. Alors que la terre suffoque sous l’eau, le cœur de Gus est engorgé de larmes retenues. Au cours de cet été meurtrier, le narrateur a pour ainsi dire perdu la foi; sa mère s’en va et il perd cette confiance absolue en elle, qu’il pensait en contact avec «la divinité tutélaire qui protégeaient nos bâtiments, qui garantissaient la fertilité de nos terres et qui veillait à notre fortune».

Note critique

En été 1976, la Suisse a vécu une sécheresse telle que l’armée et les pompiers ont été dépêchés pour irriguer la terre. Roland Buti, auteur du Milieu de l’horizon (Prix suisse de littérature 2014), avait alors 13 ans, tout comme le narrateur. Ce dernier, situé à notre époque, adopte le point de vue du jeune Gus, dans une ressaisie des événements qui crée un formidable effet loupe. Gus est un être hypersensible, il capte (trop) les émotions des uns et des autres, perçoit les mouvements de la nature et des êtres. Cet été 76 va marquer sa sortie de l’enfance: il vit sa première expérience sexuelle, acquiert des responsabilités dans l’exploitation familiale, assiste à une série de morts animales et surtout au départ de sa mère, qui s’en va avec une jeune femme, Cécile. Ce récit intimiste, familial et initiatique est porté par une écriture à la fois retenue et sensuelle, sobre et puissante.

(Elisabeth Vust, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)