Les Temps ébréchés

Thomas Sandoz

Dans huit semaines, Blanche n'entendra plus rien. Victime d'une maladie dégénérative soudaine, elle refuse toutefois de céder à la panique ou au ressentiment. Pour se jouer du sort qui l'isole chaque jour davantage, elle part en quête de sons qu'elle emmagasine au gré des lieux qu'elle explore – boîte de nuit, centres commerciaux, opéra, piscine couverte, thé dansant, cathédrale, chantiers. Mais surtout, Blanche demande à un vieux pianiste argentin de lui apprendre les rudiments du solfège, et se met à collectionner avec ferveur des partitions en tous genres. Au travers de la musique, lue puis rêvée, Blanche parvient à sublimer ses douleurs et à apprivoiser le silence pour réorchestrer le monde à sa façon.

Ce roman d'une métamorphose retrace avec pudeur et poésie le destin d'une femme qui questionne le silence pour résister à l'inéluctable et qui affronte le mal en composant la partition de sa nouvelle vie.

(Quatrième de couverture)

L’éveil au silence

par Elisabeth Jobin

Publié le 27/08/2013

Dans son dernier roman Les Temps ébréchés, Thomas Sandoz mise sur l’élégance du dépouillement. Il réduit le noyau de son livre à un minimum: une protagoniste pour un malheur. Le point est fait sur la destinée de Blanche, jeune trentenaire perdant l’acuité de son ouïe jusqu’à être confrontée au silence total. Encore huit semaines, lui explique son médecin, et elle n’entendra plus. Un fil d’histoire simple, délicat, à l’image de la démonstration d’empathie de l’auteur.
Le diagnostic est donné, il s’agit maintenant de contrer la fatalité. Car pour la faible, la transparente Blanche, la catastrophe mène à l’éveil: «la perspective du monde à venir lui donne la mesure de son ignorance.» N’a-t-elle jamais su apprécier la musique? La mélodie des voix? Le pétillement d’une bouteille d’eau gazeuse qu’on ouvre? Prise de court par cette surdité qui gagne du terrain, elle se met en quête de l’immatériel. Blanche sélectionne avec soin bruits et musiques à emporter dans son «monde tout en ouate».

Cheminement solitaire

Plutôt que de déployer une action complexe, de multiplier les personnages, l’auteur neuchâtelois prend le temps d’observer l’angoisse qui accable l’individu. L’introspection prime alors l’échange. Ainsi Les Temps ébréchés, à l’image du précédent roman Même en terre — introduisant un homme débordant d’humanité allant fleurir des tombes d’enfants — retrace l’histoire d’une solitaire.
Car la plume de l’auteur, récompensée en 2011 par le Prix Schiller, se distingue par son approche de sujets mélancoliques qu’une pudeur sobre nimbe de poésie. Se dégage alors des phrases mesurées de Sandoz un respect autant pour les mots employés que pour ses personnages marginaux, écorchés, évoluant à l’orée du bruit et de la fureur des villes. Précautionneux, exact, l’auteur met des mots propres sur les chemins cabossés d’hommes et de femmes reclus.
Ainsi en va-t-il de Blanche. Jour après jour, la jeune femme enregistre intérieurement les sons tamisés par son handicap, s’attardant dans les piscines, les boîtes de nuit, les cafés dansants. Comme on remplirait ses placards de vivres avant une disette annoncée, Blanche, touchante, tente de «reconquérir» ses lendemains par le souvenir de ce qui a été. Elle s’applique tant et si bien qu’elle en délaisse son travail et ses relations — avec l’ouïe, elle perd sa capacité à communiquer, n’entendant plus ses mots se former dans sa bouche.

Sobriété de la souffrance

Dans un dernier rapport à l’autre, elle suit des cours de solfège pour débutant avec un vieux pianiste argentin, gentleman d’une époque révolue. Douloureux parallèle, lui aussi entame sa descente. Chaque semaine sa verve décline, jusqu’à ce que l’homme s’efface complètement du récit. C’est donc seule que Blanche termine son voyage. Avec l’énergie du condamné, elle écume encore quelques semaines les brocantes et magasins de musique à la recherche de partitions. Elle les déchiffre avec peine, apprivoisant ces notes qui exercent sur son imagination une fascination grandissante.
Au fil du livre, le lecteur devient le complice de Blanche. Par un procédé d’identification, il tente de raviver les sons avec la jeune femme, et, muselé comme elle, se remémore ses propres mélodies pour contrecarrer le silence. Bien plus que de la pitié, il éprouve alors de la compassion envers Blanche. Une petite prouesse de l’auteur: un équilibre est créé entre la description quasi clinique de la chute et l’incursion dans les angoisses de son personnage. Ce faisant, l’auteur façonne des phrases parfaitement cadencées, qui gagneraient parfois à s’échapper de leur mesure pour bousculer la régularité de l’écriture.

Note critique

Blanche, jeune trentenaire, perd l’acuité de son ouïe. Encore huit semaines, lui explique son médecin, et elle n’entendra plus. Une catastrophe qui mène la protagoniste à l’éveil: «la perspective du monde à venir lui donne la mesure de son ignorance.» Elle se met alors en quête de l’immatériel, enregistrant intérieurement sons, bruits et musiques à emporter dans son «monde tout en ouate». Avec Les Temps ébréchés, le Neuchâtelois Thomas Sandoz, récompensé en 2011 par le Prix Schiller pour son précédent roman Même en terre, accompagne le cheminement d’une solitaire par la poésie sobre de son écriture.

(Elisabeth Jobin, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)