Le Territoire de l’oiseau

Anne Bregani

Chez Anne Bregani, le corps est le lieu même de la poésie, poésie de la violence et de la tendresse, expérience de l'amour et approche de la mort, "langue de fiel" et "langue de miel". La poésie sourd du corps, se forge dans les os, monte à la gorge, sueur de la peau.

Catherine Dubuis (extrait de la préface)

Rencontre avec Anne Bregani

par Karine Fankhauser

Publié le 01/04/2004

Je voudrais que vous me parliez des thèmes de vos deux recueils Le Territoire de l'oiseau et Le Livre des séparations; la nature, le corps le deuil y jouent un rôle...

Évidemment, je ne travaille pas par thème – et ça n'est pas un travail d'ailleurs. Mais pour répondre quand même à votre question, je commencerai par parler du corps. Quand j'écris, ce sont des choses que physiquement je situerais dans la zone sous le thorax. C'est une chose qui est vraiment physique dans le sens où je l'entends, les sons. Je dois entendre les mots, c'est comme si j'étais habitée par des présences et des voix, que je capte, et c'est seulement dans ce cas-là que j 'écris. Donc je pourrais dire que dès l'origine, à cause de la question du souffle et des sons, le corps est très présent. Mais il est aussi dans le langage, dans le monde du langage de la parole. Il y a certainement des choses très anciennes, très archaïques. Je ressens très fortement que j'ai été baignée dans un monde sonore, une force qui a été touchée par cet impact sonore absolument énorme. J'en ai une mémoire cellulaire.
D'autre part la marche est très importante. On peut dire que l'écriture est une autre forme de la marche. Sans être une exploratrice extravagante, j'aime la marche. J'aime les paysages, également les arbres, j'aime voir les changements du ciel. Je marche plus volontiers à plat, ou presque, et c'est pour ça que j'aime la Haute-Engadine, on peut se promener dans des bois très beau, assez doux par endroit. C'est une autre présence du corps dans une relation à soi et au monde. Il y a quelque chose de très puissant, de très sensuel.

Quand je parle de la nature, vous parlez de la marche, d'avoir la nature autour de vous...

…d'être plongée dedans. Nous vivons dans un pays qui a des paysages très forts. La nature domine – même si elle est très travaillée par l'homme – et nous sommes petits.

Cette nature helvétique a déjà inspiré de nombreux poètes, notamment à l'époque romantique…

Tout à fait. Nous sommes dans un petit pays, on peut arriver rapidement partout; mais on y trouve aussi des espaces étendus, qui nous permettent d'être en contact avec des choses en nous qui sont grandes, des choses en nous qui ont besoin d'espace, de beaucoup d'espace. Ces contacts avec l'eau, le ciel, les arbres peuvent nous donner le sentiment que nous sommes très petits, mais pas dans une petitesse mesquine, juste petits parce que c'est notre taille. Cela dit, aujourd'hui, il me serait difficile de vivre à la campagne.
Pour revenir au sujet du deuil, thème présent dans Le livre des séparations, j'ai vécu certains deuils, comme tout un chacun peut en vivre, mais qui ont été marquants pour moi à l'âge adulte. J' ai en particulier perdu ma sœur cadette et mon frère cadet, pas au même moment, mais chacun d'une grave maladie. Il y a eu comme un parcours... comment faire face précisément... Vous savez, le corps est merveilleux et en même temps terrible: parce que ça peut être le lieu d'une très grande force qui nous traverse, mais cette même force peut être celle de la douleur. Il y a vraiment quelque chose comme une énigme: qu'on ne puisse pas faire autrement que de vivre avec son corps, et avec ce qu'il nous dit et ce qu'il nous fait. Quand ma petite sœur et mon frère sont tombés malades, ce sont des choses qui adviennent, ce n'est jamais un choix – peut-être c'est un choix de l'âme, mais c'est une tout autre thématique que je ne veux pas aborder là.
Mais tout d'un coup quand ces choses-là arrivent, et vous arrivent à vous qu'est-ce que vous faites de ça? J'aime savoir que ce qui m'arrive a un sens, même si au départ je n'y comprends rien – et ça, j'ai mis longtemps à l'accepter. On aimerait des pouvoirs un peu magiques, une baguette magique de réconfort qui arrêterait la maladie… Mais on est ramené à une réalité très forte. Et il y a d'autres pouvoirs, celui de la présence, celui de l'amitié, de l'amour, et le pouvoir qui est celui de la parole. Je suis quelqu'un qui croit aux pouvoirs de la parole.

D'où la poésie...

Oui, aussi. Et le besoin de répondre.

Je voudrais que vous me parliez de la structure de votre recueil Le Territoire de l'oiseau.

Si vous voulez, comme je l'ai souvent dit: je n'ai pas écrit un livre, mais des poèmes, j'écris des textes. Et puis à un moment donné se pose la question du livre, ou, comme on le dit très justement, du "recueil".
J'ai fait Le Territoire de l'oiseau comme un géographe qui arrive dans un pays, dans un monde dans lequel il s'est déjà promené et tout d'un coup décide d'organiser ce monde, d'en établir une carte. Il se demande "qu'est-ce qu'il y a dedans? – Là il y a cette espèce, là il y a des textes courts, là il y a des proses poétiques…" J'ai séparé en deux grandes parties les poèmes et les proses poétiques, parce que ce sont des genres différents, mais il ne s'agit pas d'un parcours. Le Livre des séparations, en revanche, est un livre très resserré, dont la composition a un aspect limpide, clair.

Dans Le Territoire de l'oiseau, je vois pourtant l'oiseau comme un fil rouge.

C'est tout à fait ça; mais j'en suis plus consciente maintenant que je ne l'étais au départ. Au moment de l'écriture je ne pense pas du tout à ça. À un moment donné j'écris, tout d'un coup vient un titre qui sera le titre du livre – comme si j'avais une enveloppe dans laquelle je mettais les textes dans le désordre, comme ils viennent. Aujourd'hui, en agissant ainsi, je sais que ces textes en désordre constitueront le prochain recueil; mais pour Le Territoire de l'oiseau, je ne pouvais pas le savoir, car je n'en avais pas fait l'expérience.
C'est une grande discipline de garder la page blanche tant qu'elle doit rester blanche. Je pense écrire une fois quelque chose sur Clytemnestre, mais je dois vraiment attendre qu'elle me parle en quelque sorte. Mon travail, à partir de là, c'est de chercher et d'entendre que le mot sonne juste. On peut dire que les poèmes s'écrivent longtemps avant que je ne les écrive matériellement.

Ils sont déjà présents dans votre esprit.

Exactement; et au moment où ça vient, je suis de l'avis d'Hélène Cixous: "Il faut sauter sur un papier et écrire" et après on regarde si c'est bien ou non. C'est important de ne rien oublier, ni l'ambiance ni les mots, de saisir un crayon même dans la nuit en tâtonnant...

Propos recueillis par Karine Fankhauser