Critique

par Christian Ciocca

Publié le 19/02/2013

Si Frédéric Wandelère est entré dans La Poésie en Suisse romande depuis Blaise Cendrars (Marion Graf et José-Flore Tappy, Seghers 2005) parmi ceux qui parlent «dans la précarité», son dernier recueil, tout en cédant à la fragilité, n’en affirme pas moins l’énoncé du bonheur. Faut-il s’en étonner ? Depuis son premier livre Velléitaires (L’Age d’homme, 1976), le Fribourgeois a pris «note»  de l’inquiétude de son époque sans s’y soumettre. Là réside sans doute une forme de résilience poétique mâtinée d’humour, de détachement, tranchant avec plusieurs écritures contemporaines de la stupeur. Par allégement, choix autant éthique qu’esthétique, l’expression poétique ne s’affronte plus à la réalité, ne la repousse pas comme un fait improbable et hostile mais l’accueille d’une manière facétieuse ou simplement disponible. Une disponibilité qui joue avec cette réalité par des effets d’une apparente simplicité sans céder néanmoins à l’imprécision. Au contraire, on décèle chez Wandelère une allure discrète : la maîtrise de la langue, par une prosodie libérée, reprend la main en resserrant le poème sur l’essentiel. Et dans son regard sur le monde, proche ou lointain, l’essentiel s’avoue furtif. Comment le saisir sinon par contraction, par une certaine vitesse, sensible dans la spontanéité, tout relative, de l’écriture.
 
Même ses ailes au bout du compte
Lui pèsent quand je le relève
De mes mains. La route s’enlève
Pour notre convoi, et je monte
 
(Papillon, p. 15)
 
Dans ce souci d’épurement, le moindre indice fait signe et ravive l’«hospitalité» du réel : libellule et sauterelle croisées dans l’enfance, papillons entrés sans effraction dans la chambre ou, moins éphémères, présences féminines caressées d’un regard, pas toujours innocent, mais ce sera «Encore une journée de sauvée». L’insistance de ce regard sur les présences féminines de tous âges, sous couvert de célébration, esquisse sans doute une réelle inquiétude face au temps qui passe et, davantage encore, une impossible capture des êtres. Aussitôt évoqués, aussitôt détachés. Cette césure serait-elle plus douloureuse qu’il n’y paraît ? Pourtant, nul aveu coupable n’entache ce recueil au contraire de certains regrets, vite oubliés d’ailleurs. On ne dira pas pour autant que Wandelère badine ou se promène. Sa déambulation tient d’une décantation des souvenirs d’enfance, sans morsure, ou du croisement, sans s’appesantir, au point d’ailleurs de s’étonner de tant de fluidité, de mouvement, sans véritable pause ni temps d’arrêt. Il est rare qu’une méditation si légère refuse à ce point l’introspection ou, sans tout à fait la refuser, la désamorce. Dans ce registre, on songe à l’otium des Antiques, renvoyant au temps loisible, plus riche que son dérivé moderne que déclinent les loisirs. Il en découle une indéniable élégance, soutenue par l’humour, et on comprend d’autant mieux comment la fréquentation du monde devient Compagnie capricieuse.

Pour pieuvre [sic], on plongera dans le chapitre «Poèmes sous-marins et de surface» (p. 49-64) qui suit le poète changé en homme-grenouille. Dans ses descentes en mer caraïbe, le nageur s’émerveille des créatures baroques, crevettes, poissons ou poulpe qui le ramènent à Rome par le truchement des peintres aux créatures tout aussi colorées, poissons dont les noms scientifiques sont, il est vrai, bien artistiques.

Les Anges, les Cardinaux de Saint-Eustache
J’aurais dû les mettre plutôt qu’aux Antilles
Et à Rome, aux concerts d’orgue avec des filles
De nef dimanche à Paris parmi les crabes»

(p. 54) 

Lors du même voyage dans les Antilles, le poète fribourgeois a visité sans gravité – le patronyme y invite – un certain Alexis Leger dont le Musée Saint-John Perse s’éloigne des honneurs du Prix Nobel mais pas des sortilèges des gardiennes de ce temple, dames de céans au séant envoûtant. Éternel féminin, toujours, mais plus prosaïquement, les Filles sont de joie à Fribourg. Elles s’amusent du client en offrant à l’observateur les scrutant de son balcon de vrais tableaux de genre, bien que ces dames et ses messieurs ne s’attirent que pour vendre ou consommer. Le métier, au raz de la chaussée, doit néanmoins se faire plus sordide mais on n’en saura rien car Éros ne doit pas se muer en passeur d’un négoce trop cruel. Jeté de trop haut, en tous points d’ailleurs, le regard distancié n’atteint-il pas ses limites ? On ne forcera pas Wandelère à garder du lest. C’est donc avec pareille harmonie qu’il côtoie, dans le dernier des sept chapitres du recueil, la Mort… distraite. Elle ne s’attaque qu’aux amis mais c’est la grâce de ces lignes que de lui faire la sourde oreille, «comme si tout à coup le monde/ pour moi se fût civilisé». Délicate tension entre réel et expression intime, aussi éloignée que possible du  tragique, car pour le maître d’œuvre, par subtil artifice (artefax), le poème seul décide quand il s’invite.

Note critique

Le poète fribourgeois, tout en cédant à la fragilité, ne renonce pas à l’énoncé du bonheur. Le moindre indice devient signe à saluer: libellule et sauterelle rencontrées dans l’enfance, papillons entrés dans la chambre ou, moins éphémère, présences féminines caressées du regard. En plongée sous-marine, poissons ou crevettes, créatures baroques, conduisent par leur dénomination savante à Rome. À Fribourg, les Filles de joie, dans de véritables tableaux de genre, s’amusent du client. Si la mort, distraite, ne fauche que les amis, les sept chapitres dans leur diversité lui font la sourde oreille. Délicate tension entre réel et expression, sans le moindre tragique, car le poème s’invite quand il le désire. (Christian Ciocca)