Des nouvelles de la Mort et de ses petits

Anne-Lise Grobéty

Et l'autre part ne peut se résoudre à l'insoutenable réalité. Comment refuser de voir que par mon égoïsme d'amoureux je vais ajouter de plein gré un nom à la liste de mes morts aimés : celui de mon bon maître dont la sagesse, la clairvoyance, la gaieté, la patience ont été l'apport de lumière de mon enfance et de ma jeunesse. "Si vous lâchez la mort hors de son enclos, m'avait-il dit un jour, vous pouvez être sûr qu'elle va s'empeser la panse de petits. Et croyez-vous qu'à leur tour ils ne vont pas aussi s'empresser, à peine le nid quitté, d'entrer dans la danse ? Serez-vous alors surpris quand, en retour, l'un de ceux-ci viendra vous picorer de son bec comme du grain sec ?..." Dans l'obscurité, sous ma main, je sentais le souffle d'Amarilla tendre et détendre sa poitrine. Je pensais à quel point ils étaient unis si profondément, elle et lui, qu'elle parlait comme lui. "Je crains que nous n'ayons bientôt des nouvelles de la mort et de ses petits", avait-elle soupiré la veille.

(Quatrième de couverture)

Critique

par Elisabeth Vust

Publié le 18/11/2011

Paru en 1970, son premier roman était titré Pour mourir en février ; édité de façon posthume, son dernier récit s’intitule Des nouvelles de la Mort et de ses petits. La mort se tient aux deux bouts : la boucle est bouclée. Malheureusement bien trop tôt. 
A soixante ans, alors que le cancer progressait en elle, Anne-Lise Grobéty écrivait ou plutôt ciselait cette ultime fictionAlors qu’à travers la maladie, son corps se rappelait à elle dans toute sa trivialité, la romancière neuchâteloise mettait de la jubilation dans la rédaction des « mémoires intestines d’Islo Pers, fils du Grand humeur du Roi, qui succéda à son père de manière éphémère ». Cette concomitance bouleverse. 
Le sujet d’étude d’un Grand humeur est les boyaux. Il observe les manifestations digestives et s’intéresse particulièrement aux selles qu’il hume, observe, soupèse, afin  d’y discerner d’éventuels maux du corps et de l’esprit. Et le héros narrateur Islo est initié à cette science à travers des leçons paternelles d’humorité, qui le passionnent il est vrai moins que les cours d’un autre maître. Surnommé le Penseur, ce dernier l’initie au monde des idées, à la réflexion par soi-même, au souci d’équité : il est un homme des lumières qui dérange dans ce Pays Bougon où se situe le récit, et ses écrits vont y connaître un triste sort, tout comme sa propre personne. 
« Le Pays Bougon a hérité de ciels sans appel en matière de gouttières, de vrais ciels en culs de passoire, d’horizons en forme d’écumoire. […] Jugez un peu : lorsque la saison Moite vient juste derrière Nimbe, suivant Morve de près sans récréation, le Pays Bougon n’est plus qu’un affligeant bourbier. Qui déglutit, glougloute sans pitié, bouillonne à grands flots ses liqueurs amères et ses humeurs à satiété à chacun de ses pores. […] Le territoire entier est pris d’une unique colique. »
Poser le décor permet aussi de goûter à la prose imagée et inventive de l’écrivain qui n’a pas manqué d’étonner ses lecteurs avec ce héros (pour la première fois) masculin, le sujet, les métaphores scatologiques et l’allure picaresque de ce roman. Cela dit, Anne-Lise Grobéty visite ici des territoires déjà parcourus dans d’autres titres, comme l’érotisme, la politique, l’identité, sur un ton parfois bien incisif, par exemple lorsqu’elle se moque royalement de « Sa Minijesté », monarque obscurantiste du Pays Bougon.
Autre thème cher à l’auteure, celui de la filiation. « Pourquoi ne pas être libre de décider de sa destinée en toute impunité, comme le consigne le Penseur ? », demande Islo à son père. Certains diraient que le ver est dans le fruit : le doute s’est insinué dans la tête du fils, héréditairement destiné à une carrière qui le désespère. Bousculer « l’ordre des choses » demande un courage qu’Islo découvre en lui en écoutant et lisant son maître. « A la déploration préférez la passion » : cette maxime, Anne-Lise Grobéty l’a sans nul doute faite sienne, et l’a transmise à ses héroïnes et héros successifs, qu’elle a amenés avec elle à « prendre la juste mesure de son enracinement  parmi le vivant et de sa dépendance indéfectible de la nature ».
Le Penseur finit la tête coupée, Anne-Lise Grobéty en a décidé ainsi. Est-ce un geste de représailles envers le monde des idées qui ne l’a pas sauvée in fine ? Ou le constat que le corps impose sa loi. Le corps physique étant ici comparé au corps social, appelé à « trier ce qu’on lui fait avaler, le digérer et ne conserver que ce qui lui est essentiel pour grandir, s’épanouir, prospérer, en discriminant impitoyablement tout ce qui pourrait putréfier son élan vers le progrès et l’égalité de la quotité de bien-être ! ». De péripéties en intrigues plus ou moins ironiques, légères, dramatiques, la romancière a écrit un texte engagé et métaphysique. D’une plume balayant toutes plaintes, elle y transcende la douleur, affronte la mort à travers la création littéraire, avec humour, poésie, liberté, talent et une attention rare à l’infime, « le dérisoire naufrage » d’une mouche dans le suif brûlant d’une bougie occupant à ce titre une page captivante avec elle. 
Après avoir « passé des mois à [s’]ouvrir les veines de la mémoire », l’autobiographe Islo se sent prêt à la « moisson nouvelle »; Anne-Lise Grobéty le quitte et nous quitte sur « un fou rire d’enfant », une note mélancolique d’éternité et d’intemporalité.

Note critique

Édité de façon posthume, le dernier roman d’Anne-Lise Grobéty a pour héros le fils du Grand humeur du roi, dont la fonction est de humer, d’analyser les déjections royales. Ce héros vit un conflit de loyauté: doit-il suivre les pas de son père ou ceux de son professeur de philosophie? C’est ainsi un écartèlement entre le monde du corps et des idées que la romancière neuchâteloise met en mots, dans une langue merveilleusement ciselée, chatoyante, jubilatoire et moqueuse aussi, envers l’obscurantisme de la royauté et de la science. Ce récit est par ailleurs bouleversant, puisque Anne-Lise Grobéty l’a écrit alors que le cancer la tuait. (ev)