Deux heures moins dix [Pismovnik]

Michail Pavlovič Šiškin

"Une branche, dans une bouteille d'eau, donne des racines. Comme elles n'ont rien à quoi s'agripper, elles s'agrippent les unes aux autres." Au premier abord, tout paraît simple. Sacha, Volodia. Une datcha. Un premier amour. Des lettres. Mais le destin n'aime pas les choses simples. Un papier glissé dans une enveloppe fait tout voler en éclats : Volodia part à la guerre, au loin. Le passé se mêle au présent, les sensations aux souvenirs : un été dans la campagne, les aventures d'un pilote arctique, une montre d'enfant arrêtée à deux heures moins dix, une éléphante d'hiver, la prise d'une ville chinoise, les soldats blessés, sanglants... Les questions sont éternelles, la guerre, la famille, l'absence, la solitude, le bonheur, mais les amants vont à la rencontre l'un de l'autre, cherchant à réinventer, dans l'espace de la correspondance, le lien temporel qui a été brisé.

Critique

par Elisabeth Jobin

Publié le 30/04/2012

Pour Mikhaïl Chichkine, le genre épistolaire naît, grandit puis triomphe à une heure précise — il a lieu à deux heures moins dix. Avant cela, après, plus rien ne bouge. Il s’agit d’un instant où n’existent que les mots. Intemporels, merveilleux, les voilà qui naissent de cette heure figée, comme, on l’apprend plus loin, les aiguilles immobiles de la montre pastiche d’une petite fille à la plage.

Bientôt, cette parenthèse de temps, si restreinte pourtant, s’insinue doucement dans l’univers du roman, et grandi, grandi, l’histoire s’embrase. Celle de deux jeunes amants russes qui s’aiment et s’écrivent, pour qui l’amour ne peut se concrétiser que par le Verbe. «Tout ce qui m’arrive, en vérité, ne m’arrive que parce que je pense à la manière dont je vais te le raconter, écrit Sasha à son amant. Pour que ma joie existe, il me faut la partager avec toi.»  Ce sont les sentiments qui ont révélé la jeune femme au monde, les mots qui l’ont transcendée pour la faire vivre. Ainsi, après Le Cheveu de Vénus, Mikhaïl Chichkine, écrivain russe établi en Suisse, remodèle le genre épistolaire qu’il manie librement, mais brillamment. Avec une certaine sérénité, il analyse de l’amour et son contraire, la réalité à peine tangible de nos relations, la fragilité des mots nécessaires à faire vivre les sentiments.

Sasha et Volodia se sont aimés, ils ont vécu ensemble un été à la datcha, et chaque détail, image, enregistrés durant cette saison-là, surgissent dans leurs écrits comme les marques d’un temps étrangement concret et physique. «Je sais que j’existe, mais j’ai en permanence besoin de preuves, besoin de toucher», dit la jeune femme, troublée par l’absence de l’être aimé. Mais le toucher n’est bientôt plus qu’émanation des mots. Car Volodia part en guerre — une guerre obscure, pas même nommée, aux confins de la Chine. Sasha reste à la datcha, puis revient à la ville, et, dans les marges des jours qu’elle passe à apprendre le métier de sage femme, elle écrit des lettres. Pas même numérotées, ni datées. Simplement des lettres qui, hors du temps, sèment la sémantique de deux thèmes universels: l’amour, la guerre. Et, entre les deux, la séparation, menant inévitablement à la mort.

Le temps figé du genre épistolaire invite les souvenirs à se manifester. Ceux-ci trouvent un éternel présent sur lequel s’échouer — pour les amants, il sera toujours deux heures moins dix. Dans leurs lettres, Sacha et Volodia commencent par parler d’eux, de leur été passé ensemble. Des lettres puissantes d’un amour passionnément voué au corps, aux mots: tout doit être nommé pour exister. Puis leurs phrases s’acheminent vers d’autres rives, tâtonnent: il est question de la relation à leurs parents. Un lien impliquant une autre forme d’amour qui ne sait se partager équitablement entre les êtres. Ainsi apprend-on douleur de Sasha qui sent sa mère distante, alors que son père veille sur elle avec une masculinité rassurante, mais exclusive. Ou encore le dégoût de Volodia se souvenant de son beau-père aveugle dont la présence, les pensées, s’incrustaient sous sa peau. Des souvenirs que concrétisent les lettres, des anecdotes qui renforcent un passé tangible, si certain, à documenter, lettre après lettre. On sent la nécessité de faire vivre ce que l’on a été, ce que l’on est, par l’intermédiaire de l’autre: «pour devenir réel, il faut exister dans la conscience, non pas la sienne, si incertaine, si tributaire […] mais celle d’autrui. Je sais Sashenka, que tu existes. Et tu sais que j’existe. Ici où tout marche sur la tête, c’est cela qui me rend réel.»

Mais l’amour, couché sur le papier, ne sait bientôt plus à qui il est destiné, et le récit bascule. Une lettre officielle fait part de la mort de Volodia, et pourtant, les écrits du jeune homme continuent d’arriver, régulièrement. L’équilibre se brise, et avec lui la réalité de l’échange. Et Sasha, lentement, se dégage des souvenirs pour chercher à s’encrer dans un présent qui atténue doucement l’absence de Volodia. Elle se perd dans un quotidien aux repères flous. «Le réel existe, mais est-ce que j’existe à ses yeux ?», avait un jour écrit Volodia, perdu dans la tourmente. Sans la possibilité de l’autre, sans échange, quel amour donnera de l’épaisseur à la réalité ? «L’essentiel est de ne pas penser, continuait Volodia. Or, je pense tout le temps. Combien de générations ont réfléchi, pour finalement parvenir à la sage conclusion qu’il ne faut pas réfléchir ?» 

Quant à Sasha, elle écrit toujours, bien sûr, mais le destinataire s’efface. Comme dans un journal intime, elle écrit le début de ses nouvelles amours, doucement décevantes. Surtout, elle parle de son cri intérieur: elle voudrait tant être mère. Encore un amour qui lui échappe. Et puis la mort rôde chez elle aussi, alors que ses deux parents s’éteignent. Le temps, inexorable, s’écoule au fil des pages — mais combien de mois, d’années ? —, Sasha continue une vie solitaire, magnifiée par la langue.

Les mots des amants se côtoient jusqu’à la fin du roman, dans un douloureux décalage. L’auteur, la narration, le lecteur, tous luttent pour rassembler Sasha et Volodia. Pour que les amants, après tout ce temps, ces morts, ces lettres, renouent des liens, bien au-delà de l’échange épistolaire. Pour qu’ils se laissent porter par la seule réalité commune: la fiction. Jusqu’à s’inventer des histoires, teintées de folie, dans lesquelles les retrouvailles deviennent enfin possibles.