Le Colloque des bustes

Bernard Comment

Dans une société où chacun est prêt à faire des pieds et des mains pour apparaître sur la scène du grand Spectacle, quel destin peut-on réserver aux individus dépourvus de bras et de jambes? Les publicitaires sont à l’affût. Les collectionneurs d’art aussi. Il ne resterait qu’à applaudir, si autre chose, brusquement, ne venait enrayer la machine…

Ce court roman mêle le sarcasme et la tendresse, la tristesse et la drôlerie, pour livrer une fable cinglante des errements de notre époque. Le miroir est ici déformant. L’image qu’il renvoie en est d’autant plus troublante

Bernard Comment, Le Colloque des bustes, 138 pp. Ed. Christian Bourgois

Critiques: La Liberté et Le Temps

par La Liberté / Isabelle Martin (Le Temps)

Publié le 20/06/2000

Le sordide colloque de Bernard Comment

L'écrivain jurassien se lance dans la mêlée avec un roman dérangeant.

un petit quelque chose de glaçant...

Le dernier roman de Bernard Comment ne passe pas inaperçu dans la mêlée de la rentrée. Parce que le Jurassien a su faire son trou à Paris (à France Culture notamment) et parce que son Colloque des bustes a ce petit quelque chose de glaçant très à la mode. Voulait-il être le provocateur de la rentrée littéraire comme l'ont été ces dernières années des Marie Darieussecq, Michel Houellebecq ou Christine Angot ? On n'en est pas là. Mais l'écrivain - son récit plutôt - dérange.

dans la peau d'un handicapé...

Il se met dans la peau d'un handicapé, un homme-tronc. Un miracle qu'il s'en soit sorti. Si, si, ce sont les médecins qui le disent. Plutôt que d'encombrer sa famille de sa nouvelle silhouette, ou de végéter dans un foyer, notre homme a accepté le noble statut d'oeuvre d'art. Vendu. Dorénavant, un riche homme d'affaires exhibe ce buste, cette sculpture vivante, devant ses invités. mais ce qu'il préfère, c'est encore lui presser les points noirs, tard le soir, lorsqu'ils ne sont plus que les deux.

un colloque...

On vient aussi de lui trouver une activité pour le divertir de ses longues journées: participer à un colloque international sur le thème : «Et pourtant ils écrivent», destiné au lancement d'un ordinateur dernier cri. C'est là qu'il rencontre Lucille, fort bien portante, elle.

Bernard comment s'en donne à coeur joie. Il glisse sur les jeux de mots, surfe sur les situations cocasses, ajoute des perles de sueur aux imprévus, des détails sordides au quotidien. Mais Le Colloque des bustes lui permet surtout de fustiger le milieu de l'art, les progrès technologiques, les médias... Alors qu'est-ce qui est ignoble ? Qu'est-ce qui est dérangeant ? Que Bernard Comment mette en scène un homme-tronc ou qu'il caricature une époque, la nôtre, celle de demain, avec ces collectionneurs (les hommes-troncs, c'est une mode comme une autre), ces gens de marketing (qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour vendre?), ces journalistes (ils accourent du monde entier pour couvrir l'événement)? Si Bernard Comment n'adoptait pas une attitude si distante, si glaciale par rapport à son sujet, on aurait penché sans hésiter pour la seconde option.

MAG http://www.laliberte.ch

09.09.00

Bernard Comment prend pour cible le marché de l'art et la publicité

Promu au statut d'objet d'art, l'homme-tronc qu'est le héros du Colloque des bustes participe au lancement fracassant d'un logiciel de traduction

une satire sociale à la lisière du fantastique...

En septembre 1996, le comédien genevois Marcel Robert incarnait avec force au Musée de l'Ariana, dans le cadre du Festival de la Bâtie, le directeur paranoïaque d'un grand Institut culturel français à l'étranger, excédé par l'exposition d'art conceptuel qui occupait trop longuement ses locaux: les ongles de dix chômeurs en fin de droits, transformés en sculptures vivantes grâce à un coup de marteau asséné sur chacun de leurs orteils, tardaient en effet à tomber. Avec ce texte théâtral provocant (édité l'année suivante par Mille et une Nuits), Bernard Comment inventait une fable à la fois burlesque et cruelle. Cet automne, il pousse plus au noir encore son propos dans Le Colloque des bustes, une satire sociale à la lisière du fantastique.

les hommes-troncs en colloque....

Imaginez : une mode nouvelle s'est répandue depuis peu chez les collectionneurs d'art, celle de posséder un buste vivant. Les narrateur, Louis, est l'un des quatre-vingt-trois hommes-troncs répertoriés à travers le monde dans des collections privées car les institutions publiques n'ont pas encore pris ce risque. Il est vrai qu'elles n'ont pas comme les collectionneurs le souci d'acheter au bon moment, «quand les prix sont encore abordables» et de revendre «si la plus-value peut se révéler intéressante». Monsieur, qui ne songe pas pour l'instant à se défaire de Louis, est cependant persuadé que sa participation au colloque où il vient d'être convié avec quatre des ses semblables lui vaudra une cotation en hausse.

et pourtant ils écrivent...

Ce colloque est destiné à lancer, lors d'une soirée à l'Opéra-Bastille, une nouveau logiciel de conversion de l'oral à l'écrit assorti d'une traduction simultanée en un grand nombre de langues, cela sous d'énormes pancartes publicitaires qui proclament ET POURTANT ILS ECRIVENT. Beau slogan pour qui ne dispose même pas de moignons... En fait, ils liront un texte du Livre des Juges, de l'Evangile selon saint Matthieu, de Homère, Dante ou Rimbaud qui s'affichera aussitôt en traduction simultanée en toute les langues possibles, manière d'abolir la vieille rivalité entre le parler et l'écrit.

fustiger le milieu des arts, le monde des médias et du marketing...

En point de mire, on trouve donc non seulement le monde des arts plastiques familier à l'écrivain (il vient de faire paraître aux Editions Adam Biro, dans un volume collectif, un entretien avec son père, le peintre jurassien Jean-François Comment), mais aussi le monde des médias et du marketing qu'il fréquente de plus loin, sans doute, à des titres divers: en dehors de son oeuvre propre de romancier, d'essayiste et de nouvelliste, Comment écrit en effet pour les journaux, la radio, le théâtre, la télévision, le cinéma et il est, depuis un an, directeur de la fiction sur France-Culture.

Parce qu'il s'agit d'une fiction, justement, le romancier ménage ses effets et met en scène avec habileté ses quelques personnages (dont la jeune et charmante Lucille, l'hôtesse chargée de veiller sur Louis), pour mieux nous faire admettre l'énormité de son invention de départ. Tout commence par un dialogue entre Louis et un journaliste qui cherche ses mots et s'enferre, comment faut-il donc dire: figurants, pièces, hommes-troncs, infirmes, potiches, sculptures vivantes, bustes? C'est cela, bustes! Avec une belle virtuosité qu'on retrouvera plus loin, toujours à propos de la presse, l'écrivain file une phrase de près de deux pages où il se fait l'écho des tâtonnements et des dénonciations journalistiques.

On reproche aux organisateurs du colloque de donner dans la provocation parce que tout est bon pour faire vendre (le lecteur pense bien sûr aux campagnes de Benetton). Et l'on s'interroge déjà sur ces pauvres diables du tiers-monde qui se font amputer bras et jambes pour accéder au statut, enviable à leurs yeux, d'oeuvres d'art «sans prendre en compte la nécessité des réseaux, des processus de cooptation ou de reconnaissance ou d'authentification, le marché était dans tous les cas submergé de nouveaux bustes, des potiches de fraîche date et de confection douteuse». Sans parler du trafic d'organes... La polémique enfle mais le scandale n'éclatera qu'après le colloque, à la conférence de presse où Louis avoue que le sexe ne lui manque pas mais qu'il donnerait tout pour respirer une fois encore l'odor di femina. Un voeu que Lucille s'emploiera à exaucer.

Si un écrivain se reconnaît aussi à ses obsessions, on peut dire de Bernard Comment qu'il est fidèle à lui-même dans le mauvais ménage que font avec leur corps nombre de ses personnages, plus ou moins hypocondriaques et souffrant de mauvaise digestion: avant d'imaginer ces individus réduits à leur seul buste (ce qui n'empêche pas Louis de souffrir de points noirs, que sont maître extrait rituellement), il avait déjà, dans une des nouvelles d'Allées et venues, évoqué un écrivain qui s'autodévorait. Un frère du héros du Colloque des bustes, lequel songe à l'avenir «qui finira bien par accoucher d'une machine pour les sourds, aveugles et muets, non?»

Isabelle Martin, Le Temps, 26.08.2000

Revue de presse (sélection)

Bernard Comment : Une parole libératrice

Avec une insistance curieuse, les gazettes locales ont claironné que le Prix Médicis devait revenir cette année à Bernard Comment. Cela n'a pas été le cas. Heureusement. Car Le Colloque des bustes*, dernier ouvrage de cet écrivain suisse établi à Paris, vaut beaucoup mieux…

Roman glacé en même temps que satire ardente des milieux artistiques (spécialement l'avant-garde, qui en prend ici pour son grade), à la frontière constante du sarcasme et de la drôlerie, Le Colloque des bustes nous entraîne dans une bien curieuse histoire. Une histoire sans queue ni tête, pourrait-on dire, si les mots, comme toujours, ne nous trahissaient pas. Car la figure centrale de ce Colloque se résume à une tête et un tronc, c'est-à-dire une voix et un corps « réduit à l'essentiel », privé de bras comme de jambes (et de sexe, apprend-on incidemment, au détour d'une page) : c'est un homme-tronc.

Figure de l'esclave absolu, dépendant totalement du bon vouloir des autres pour sa subsistance, comme pour ses soins corporels, cet étrange personnage s'est construit une nouvelle vie en tant qu'œuvre d'art vivante (autrement dit, de marchandise). Il a d'abord appartenu à Monsieur, qui l'exposait en permanence dans son salon, tirant gloire et prestige de ce buste savant. On l'a ensuite sélectionné pour un colloque destiné à faire la promotion, en première mondiale, d'un logiciel informatique permettant d'écrire à haute voix, sans passer par la plume ou le clavier, logiciel baptisé ironiquement : « Et pourtant, ils écrivent ».

Un tour de force

À travers cette fable grinçante, Bernard Comment dénonce à la fois les dérives de l'art contemporain (des performances sanguinolentes aux excès du body art), les méfaits d'une médiatisation à outrance et cette exploitation des corps, entièrement aliénés, par la société de spectacle. Mais si le livre de Comment se résumait aux thèmes que l'on vient d'évoquer, il ne serait qu'une satire supplémentaire de notre société en voie de globalisation. Le Colloque des bustes est davantage que cela: par son ton, la vérité curieuse et bouleversante de sa parole (seule dimension de liberté du personnage infirme), par ses trouvailles (la fin, surtout, qu'il ne faut pas raconter), l'élan de l'écriture fertile et libre, ce roman est un tour de force, dans le meilleur sens du terme, et, grâce aux images déformées qu'il nous renvoie du réel— c'est-à-dire de nous-mêmes —, il ne laisse pas son lecteur indemne.

(Jean-Micel Olivier, Scènes Magazine - Feuilleton littéraire)

Tra gli scrittori e gli intellettuali romandi, ce n’è più d’uno che afferma con fierezza: «non l’ho letto, ma che schifo!». E se per questo Le colloque des bustes (traducibile come «il congresso dei busti» giacchè con un convegno e non con una conversazione si ha a che fare) fumiga allegro un po’ di zolfo, non si può dire che non sia fatto a bella posta: prima ancora di trovare il romanzo nelle librerie, in un’intervista al prestigioso Art Press, Comment dichiarava che «siccome niente e nessuno ci obbliga, in fin dei conti, a pubblicare, meglio vale provocare un piccolo sisma».

E il piccolo terremoto da moralista moderno, in effetti il libro lo contiene: basterebbe riassumerlo: in un mondo in cui i torsi umani - nati così o divenuti tali - sono il dernier cris dei collezionisti d’arte contemporanea (un’arte che cerca appunto il sisma e l’evenemenzialità), una società informatica ne raccoglie un buon gruppo, su un plateau televisivo, per sfruttarli ulteriormente, nella pubblicizzazione di un prodotto di trascrizione elettronica del parlato

Narrata in prima persona da uno dei busti umani, non senza una sorta di distaccata ironia, la vicenda si conclude su un orgasmo-morte, nel rapporto erotico tra l’avvenente e sensibile infermiera che se ne occupa e il protagonista: «il mondo è diventato improbabile: non posso saltare, non posso baciare nessuno, eppure continuo a viverci dentro».

I temi sollevati, come si vede, sono molti, e Comment li abborda con la consueta nonchalance, con un piglio sicuro da narratore che sa immergerci in un atmosfera da ultimo Fellini che ci tiene incollati al libro dalla prima all’ultima pagina. Certo, quella di Comment è solo una maniera raffinata e superficiale di sfiorare i temi, i grandi temi in forma di choc, che la vicenda gli offre. Ben si capisce che lo scrittore non va qui fino in fondo ai suoi fantasmi e non giustifica il racconto con un’inquietudine personale. Costruisce insomma una satira, di gustoso svolgimento e d’un moralismo quasi paternalistico. Un prodotto letterario, nonostante le apprenze, tutt’altro che indigesto e corrosivo

(Pierre Lepori, RSI)