Lumières à Menlo Park

Raphael Urweider

Urweider ne croit plus à la possibilité de tout saisir par un «je» qui perçoit, ressent et parle. Il est convaincu de l'incapacité de la langue à saisir la réalité. Toute affirmation d'authenticité est ainsi de la supercherie. Le poète ne peut plus que transmettre les discours par lesquels les gens témoignent de ce qu'ils perçoivent et ressentent. Ce décalage entre le vécu et le discours est à l'origine de sa poésie.

Daniel Rothenbühler (extrait de la préface)

Entretien avec Raphael Urweider

par Daniel Rothenbühler

Publié le 12/01/2006

Le plus important [de vos projets en 1999, lorsque vous avez-abandonné vos études] devait être la publication de votre premier recueil Lichter im Menlo Park. Comment vous y êtes-vous pris?

Au départ, c'était un recueil de textes disparates, le fruit d'un travail d'environ quatre ans. Je n'envisageais pas d'en faire une œuvre cohérente, mais plutôt une boîte à fiches. L'unité de style qui s'en dégagerait ne serait pas le résultat d'un effort voulu, mais ce dont je n'aurais pas réussi à me défaire. En même temps, pour me porter candidat à une bourse du «Deutscher Literaturfonds», j'ai écrit une sorte de manifeste contre le subjectivisme. Je voulais donc aussi faire un recueil de poèmes où il n'y ait jamais de «je» parlant. C'est ainsi qu'a dû naître une sorte de poétologie sous-jacente.

Laquelle?

Je suis persuadé qu'on ne peut pas saisir par la langue ce que les gens sentent ou pensent. On peut seulement retenir ce qu'ils en expriment par leurs actes et leurs paroles. La poésie naît de ce décalage, d'une sorte de nostalgie face à un discours dépassé.

Et le thème des sciences que la critique littéraire voit comme fil conducteur pour Lichter im Menlo Park?

Tous les discours scientifiques révèlent, à plus ou moins long terme, cette poésie involontaire du décalage. Cela saute aux yeux, quand on parle des théories de l'Antiquité, mais c'est vrai aussi pour celles d'aujourd'hui. Les scientifiques se basent sur les codes des mathématiques et quand ils nous parlent de leurs découvertes, dans notre langue, cela a quelque chose de pathétique et témoigne de l'incapacité de la langue à saisir la réalité. Les images dont se servent les scientifiques me permettent en outre de parler de mes poèmes. Si je veux montrer ce qui se passe avec un mot selon qu'il se met avec tel ou tel autre, les métaphores qu'utilisent les chimistes peuvent m'être plus utiles que celles des critiques littéraires.

Est-ce que vous suivez aussi les scientifiques dans leurs démarches expérimentales?

J'aime bien, en écrivant, me faire guider par ce qui échappe à ma volonté, soit par accident, soit par des règles que je m'impose. Par l'expérimentation, on arrive à des résultats inattendus. Mais à la différence des scientifiques, il faut choisir ce qu'on en garde. Face à la nature, en revanche, j'essaie d'adopter une démarche scientifique. La poésie n'a que trop prêté d'intentions à la nature. Mais la nature ne représente rien, elle n'a rien à nous dire. Je suis en train d'écrire un poème où je dis: «Je regarde les paysages et ils ne me regardent pas.»