Le Diable de Milan

Martin Suter

Lorsque Sonia, une jeune femme tout juste sortie d'un mariage étouffant et tumultueux, quitte la ville pour aller travailler dans un hôtel de luxe à la montagne, elle ne se doute pas un instant de ce qui l'attend. Dans la lourdeur paysanne de l'Engadine, ce vieil hôtel chargé d'histoire mais doté d'un «espace-forme» ultramoderne accueille des patients en cure. Dans ce roman noir et mystérieux, Martin Suter renoue avec l'atmosphère angoissante et le suspense haletant de La Face cachée de la lune et réussit un admirable tableau d'une région montagnarde de la Suisse romande, un univers confiné et menaçant, où l'âme des habitants se reflète dans un ciel en mutation constante. Suter met ici sa plume au service d'un véritable travail de peintre, entre le vert sombre des épicéas, le noir des orages, le blanc de la neige et l'argent de cet «espace-forme» high tech où tout semble pouvoir arriver. Ce nouveau thriller psychologique n'en a que plus de relief et d'efficacité et s'achève sur une scène stupéfiante qu'un Hitchcock n'aurait pas reniée.

Entretien avec Martin Suter

par Elisabeth Vust

Publié le 14/08/2006

Depuis Small world (1997), Martin Suter accomplit un parcours romanesque sans baisse de tension. Ses fictions - des thrillers psychologiques - sont à l'image de la Suisse qu'elles prennent pour théâtre et qu'elles égratignent gaiement: elles abritent une âme tourmentée sous des dehors lisses. Un mélange de complexité et de simplicité, tel est donc le charme, la recette du Zurichois qui épingle sans les épuiser les paradoxes d'une société qui les cultive.

Le romancier construit autour de l'identité des intrigues aux lacets de plus en plus serrés, avec galerie de drôles d'oiseaux et coups de théâtre de dernières pages brillamment orchestrés.

Martin Suter explore le thème de la transformation de la personnalité, de l'être et du paraître en faisant basculer le destin d'individus a priori banals. Un bouleversement existentiel accompagné de pertes de mémoire dans Small world et Un ami parfait, amorcé par la prise d'un hallucinogène dans La face cachée de la lune, provoqué par un coup de foudre dans Lila, Lila et par une rupture amoureuse suivie d'une pilule de LSD dans Le Diable de Milan. Ici, la protagoniste s'appelle Sonia, et en digne héros sutérien, cette jeune femme a des problèmes de conscience. Elle est atteinte de synesthésie, un trouble de la perception sensorielle qui va l'aider à sortir des griffes du Diable de Milan. Le bien et le mal se suivent de près dans ce récit à suspense, où l'auteur soulève des questions métaphysiques en appuyant aussi fortement que d'habitude sur l'accélérateur de l'imagination. Et ce faisant, il atteint de nouveaux sommets romanesques.

Vous êtes l'auteur suisse vivant le plus lu dans le monde. Comment vivez-vous avec cette médaille d'or?

Je la porte avec fierté et humilité.

Vos romans sont ce que les Anglo-Saxons appellent des page turners (livres qu'on lit sans pouvoir s'arrêter), mais vous ne les écrivez pas à la chaîne. Pourquoi écrivez-vous si «peu» (un livre tous les deux ans)?

Vous trouvez que c'est peu ? Ecrire un roman est un travail qui me prend environ un an. J'ai beaucoup de collègues qui sortent un livre tous les quatre ou cinq ans.

D'autant plus que vous n'écrivez pas seulement des romans. Vous étiez scénariste pour Daniel Schmid, décédé en août dernier, vous écrivez des paroles de chansons pour Michael von der Heide et Stephan Eicher, et votre pièce de théâtre sera montée à la fin de l'année à Zurich. Que vous apporte cette diversité de genres?

J'aime travailler dans toutes les disciplines de mon métier d'écrivain. Je me sens comme un menuisier qui aime tourner, sculpter, incruster, faire des meubles et construire des combles.

Vous n'habitez plus en Suisse, mais vos fictions s'y passent toujours. La Suisse est-elle loin de vos yeux mais près de votre cœur?

Tout à fait. Et elle est aussi ce que je connais le mieux. Quand je décris la Suisse, je sais ce qu'il faut omettre. Et l'art d'écrire pour moi a beaucoup à faire avec l'art d'omettre.

Vous appartenez aujourd'hui à la classe des gens aisés, milieu que vous regardez avec passablement d'ironie dans vos romans. "«Plus on a d'argent, plus on en dépense; mais en est-on pour autant plus heureux?», notiez-vous par ailleurs dans La face cachée de la lune. Etes-vous heureux?

Je suis très heureux. Je suis depuis plus de trente ans avec la femme de ma vie et nous vivons bien de ce que j'aime le plus faire.

Dans Le diable de Milan apparaît votre premier héros féminin. Cela s'apparente à un cliché de dire cela, mais je trouve que ce choix a rendu votre narration plus sensible, plus métaphysique et poétique. C'est comme si vous vous étiez approché de plus près de Sonia que de vos héros précédents…

Je pense que je me concentre un peu plus sur les sentiments de mon héroïne et c'est peut-être parce que c'est une femme. Mais le côté métaphysique et poétique n'a rien à voir avec le sexe du personnage principal. C'est plutôt le thème du roman; j'avais par ailleurs l'impression que mon précédent roman, Lila, Lila, était un peu trop sec: j'y avais sans doute exagéré l'art d'omettre.

Tout a un double visage avec vous: les êtres, l'amitié, l'amour. Et aussi votre écriture, qui est plus lumineuse ici que dans vos autres titres, mais également plus sombre, avec ce thème de la violence conjugale et des pulsions destructrices actives en chacun de nous…

Vous avez raison. Le double visage des choses a toujours été mon leitmotiv: l'être et le paraître.

Quel est le point de départ du Diable de Milan? Votre rencontre avec le Dr Hofmann, le père du LSD?

J'étais à la recherche d'un personnage qui pouvait percevoir des choses que nous ne percevons pas normalement. Après avoir rencontré le Dr Hofmann, je savais dans quelle direction chercher, puisque le LSD peut provoquer la synesthésie.

Vous dites que le Dr Hoffmann vous a fait prendre conscience que tout ce que nous voyons n'existe pas réellement mais apparaît seulement sur l'écran psychique que nous portons à l'intérieur de nous-mêmes. En êtes-vous persuadé, sans l'ombre d'un doute?

Il s'agit de l'aspect des choses que nous voyons, des ondes qui partent de toute chose et que nos yeux voient comme des couleurs. Nous voyons ces ondes de manière individuelle sur notre écran intérieur. Mais la matière existe.

Tous vos romans reposent sur une solide documentation. Et le vécu? Avez-vous expérimenté les états limites dont vous parlez?

Pas dans de telles dimensions. J'ai toujours hésité à risquer de perdre le contrôle. C'est sans doute à cause de cette retenue que j'envoie mes personnages dans des situations pareilles!

Avec les troubles de conscience de vos héros, vous abordez les thèmes du bien et du mal, de la rupture, de la mémoire et de l'identité qui sont des sujets formidablement romanesques. Ces questions vous touchent-elle également plus profondément?

La question de l'identité m'intéresse beaucoup. Qui sommes-nous et qui pourrions-nous aussi être? On retombe sur l'être et le paraître. La mémoire apporte plutôt l'aspect technique. En la manipulant, on manipule l'identité. Dans Le diable de Milan, on pourrait dire que je touche aussi la question de l'identité de ce qui nous entoure.

Une des conclusions de votre roman pourrait être que «le diable se cachant partout, mieux vaut se méfier de ses meilleurs amis»?

Non. Mes romans n'ont pas de morale générale. Les conclusions que vous en tirez sont uniquement valables pour ce cas particulier. Je ne suis pas un moraliste.

Un ami parfait a été adapté au cinéma (par Francis Girod), et vos autres titres?

Un ami parfait est la première adaptation d'un de mes romans, malheureusement avec une fin moraliste qui trahit l'âme du livre. Les droits de toutes mes autres fictions, hormis Le diable de Milan, sont vendus. Et leurs adaptations en sont à différents stades de réalisation. Et si j'ai une manière cinématographique de raconter une histoire, ce n'est pas pour inspirer le cinéma.