Algues noires

Alberto Nessi

Après avoir invité le poète tessinois Alberto Nessi à une résidence d'écriture, la Maison des Ecrivains Etrangers et des Traducteurs de Saint-Nazaire publie en édition bilingue les textes qui en sont nés. D'autres poèmes de Nessi parus au cours des 20 dernières années, choisis et traduits par Jean-Baptiste Para et Mathilde Vischer, font de ce volume une petite anthologie.

Préface

par Jean-Baptiste Para

Publié le 03/04/2003

La voix rauque et douce d'Alberto Nessi nous vient du Tessin où il est né en 1940. C'est une voix traversée par la douleur et la lumière du monde. Une voix qui accueille en elle le silence de ceux qui ne parlent pas. La voix de ceux que personne n'écoute. Les gens de peu. Ouvriers, employés, paysans, infirmes, vieillards. Alberto Nessi est le poète des bas-côtés de l'existence. La maladie, la vieillesse, l'usure du temps, les espoirs bafoués, les rêves inaccomplis, les sourdes humiliations affleurent à la crête des mots. Entre éclairs de fureur et moments de grâce, cette poésie est claire et nue comme un geste d'amour.

Tour à tour acerbe et tendre, le regard d'Alberto Nessi s'oriente vers ce qui palpite au plus profond de la vie ordinaire. Il se tient en retrait du lyrisme pour s'approcher de la réalité des choses avec une ténacité sans emphase. Sa poésie n'accorde aucun privilège à l'imagination. C'est une poésie de l'attention. Comme l'écrivait Cristina Campo dans Les Impardonnables, lorsque l'attention rejoint sa forme la plus pure, elle revêt le nom de responsabilité. Elle nourrit alors, selon une égale mesure, "la poésie, l'entente entre les êtres et l'opposition au mal".

Recouvre, neige, de tes fleurs charitables
les blessures des hommes déçus.
Recouvre la sciure de leurs rêves
dans ce bar où l'on feint de vivre.

Neige d'hiver. Neige tombée entre les mots. Neige du poème qui est le premier et le dernier foyer de l'humain. La voix d'Alberto Nessi opère la grande conversion du mutisme en silence. Le mutisme est froid, pétrifiant, inanimé. Le silence est vivant, qu'il s'agisse du silence du recueillement, du silence de l'écoute patiente du monde, du silence de la stupeur, ou encore du silence de la nuit qui habite et abrite toujours la lumière de la parole.

Lumière de la parole qui est aussi lumière d'enfance. Le sourire de l'enfance. son élan, sa fermeté, sa candeur, voilà le signe bouleversant qui illumine de sa visitation intermittente les poèmes d'Alberto Nessi. Auprès de l'enfant, le temps mythique, le temps fabuleux, la ruisselante fraîcheur de la vie sont à nouveau offerts en partage. Alors semble céder l'emprise du "temps qui nous décolore / comme ces herbes entre les pierres". La nature aussi, fût-elle malmenée par les hommes, et souffrante comme eux, réserve encore de précaires béatitudes. Un sureau, un robinier, les coquelicots des talus, et c'est toute la présence sensible du monde qui ravive ou fait éclore une promesse de réconciliation.

Alberto Nessi est un "voleur de détails". Ainsi a-t-il intitulé un poème recueilli dans La Couleur de la mauve. Le poème embrasse ce que le regard peut saisir, en dehors de toute conceptualisation. L'attention se concentre, caresse, enveloppe d'un geste léger, recompose l'image, puis, insensiblement, l'exhausse parfois à hauteur de symbole :

Dans la ronceraie en décembre
une tache rouge sur le dos,
le pigeon tremble : personne pour ouvrir
sa prison d'épines;
si d'aventure un homme s'arrête
et regarde, captif de ses pensées
il voit comme dans un miroir
cette blessure saigner.

Si certains poèmes d'Alberto Nessi sont parcourus par les secousses d'une âpre colère - "Il faut exercer une pression aussi dure que celle qui nous est infligée par l'époque" disait Flannery O'Connor -, ils sont le plus souvent des confidences de la mélancolie.

Revue de presse (sélection)

«[...] on voit Nessi penché à sa fenêtre sur le port, "lieu de surprise et de l'attente". Il observe les buveurs au bistrot, les mouettes et un tournesol poussé là dans un peu de terre, les chanteuses d'une espèce de karaoké et les acteurs d'un spectacle de théâtre populaire sur la guerre. Et il réfléchit sur son statut d'écrivain local, devenu ce "moineau sur l'océan" qui "peut s'émerveiller de voir que les algues sont noires"...» (Isabelle MartinLe Temps29.03.2003).