Adieu à l’Europe

Paul Nizon

En 1975, Paul Nizon entreprend un voyage en Asie du Sud-Est, parcourant l'île de Sumatra, l'Indonésie, et une partie de la Malaisie. Que dire d'un voyage qui vous rend muet? Comment écrire, alors que l'étrangeté vous submerge, aveugle, paralyse? Adieu à L'Europe, écrit sept ans plus tard (1982), rend merveilleusement compte de l'alchimie autoficitionnaire de Paul Nizon par laquelle les bouleversements de la vie se trouvent saisis et transmués en art.

Le texte est accompagné de vingt et une photographies du compagnon de voyage de Paul Nizon, Willy Spiller.

Entretien avec/Gespräch mit Paul Nizon

par Daniel Rothenbühler

Publié le 27/02/2004

Français – Deutsch

Adieu à l'Europe traite d'un voyage en Asie orientale, ainsi que du fait que vous n'avez pu écrire à ce sujet que sept ans plus tard. Mais pourquoi le texte ne paraît-il sous forme de livre que 22 ans après sa rédaction? Pourquoi pas plus tôt? Et pourquoi justement maintenant?

Oui, je me suis certes attelé à mettre par écrit le "voyage" après le retour d'Asie orientale, mais je n'arrivais pas vraiment à démarrer. J'avais livré une version courte au ZEIT-Magazin, insatisfaisante, insatisfait. Ce n'est qu'à la parution de L'Année de l'amour en 1981 que j'ai repris le texte, en y incluant le partenariat de voyage avec le photographe. Puis j'ai laissé les choses de côté. J'estimais que l'expérience était un échec. J'ai enfoui le texte dans un dossier avec de petites proses récentes. Il a resurgi alors que, récemment, Reto Sorg, venu chez moi dans mon atelier pour une autre mission, a par hasard fureté dans le dossier. Il a trouvé l'Adieu bon ou intéressant, en tout cas publiable. Donc je l'ai envoyé à Suhrkamp et aussi à Actes Sud (qui m'avaient demandé une contribution pour la petite série avec photos, dirigée par Bertrand Py), et voilà: les deux éditeurs ont foncé.
Or il se trouve qu'en retravaillant la matière pour le volume à venir du Journal (1973-1979), il sortira début automne de cette année sous le titre Le Livret de l'amour, j'ai constaté à mon propre étonnement qu'il était constamment question de l'Adieu à l'Europe, d'une part en tant que projet de texte, mais bien davantage en raison d'une désaffection envers l'Europe profondément ancrée, d'un euroscepticisme, comme si mes tant-aimées métropoles telles Paris et Londres n'étaient plus que des nostalgies et non des réalités viables; il s'agit de l'absence de futur, l'idée d'être "survécues". Bref: le voyage m'avait procuré un authentique choc, non seulement en relativisant mes convictions jusqu'alors jamais remises en doute, mais en les invalidant. Je me sentais comme vidé de ma substance. Dans ce sens, il n'est peut-être pas tout à fait fortuit que le texte resurgisse justement maintenant. Il fournit effectivement un lien autobiographique entre, disons, Stolz et Année de l'amour, entre la résignation mortelle du premier et l'émergence vitale forcée du second. Ceci ressort des pages du Journal. Anecdote: j'ai lu le premier compte-rendu de Stolz dans l'avion, au retour de Singapour pour Zurich (dans la Weltwoche).

Quand vous publiez un livre intitulé Adieu à l'Europe, on ne peut s'empêcher de penser à votre adieu à la Suisse. Celui-ci, vous l'avez accompli depuis longtemps, alors que celui à l'Europe s'avère pour vous impossible. À quoi est-ce dû? Votre attachement à l'Europe est-il la limite infranchissable à cette tentative d'une vie entière de vous affranchir de tout attachement?

Dans mon extrême-orientale défiance et mon aveuglement au monde, j'ai effectivement découvert l'Européen en moi, une nostalgie de l'Europe, un ancrage culturel, une appartenance patriotique, et dans ce sens aussi sans doute le vieil homme en moi (accepté). Vous avez raison: une expérience-limite.

Adieu à l'Europe n'est pas seulement un livre sur le voyage, mais surtout aussi un écrit sur l'impuissance verbale d'un écrivain face à un monde qui suppose des systèmes relationnels totalement indiscernables pour lui. Est-ce que l'impossibilité de traduire une expérience dans les formes traditionnelles de la langue ne serait pas justement une incitation bienvenue à écrire? Vos écrits ne vivent-ils pas constamment de ce genre d'incitations? Pourquoi en l'occurrence cette ténacité particulière?

Oui, mon écriture vit de l'idée préalable d'altérité, c'est l'impetus, l'incitation créative (linguistique). Et, dans une moindre mesure, dans l'Adieu aussi quelques expressions verbales sont réussies.
Pourtant, il n'y avait pas d'impulsion amoureuse dans ces zones, pas de séduction, simplement un venin soporifique et le désir de s'échapper. Je souhaitais me mettre à l'abri. Ce n'est que par un effet de long terme que j'ai éprouvé la nécessité d'une analyse, voire d'une élaboration. Je pense aujourd'hui qu'un défi artistique, intellectuel aurait pu se présenter plutôt en Chine, ou dans une province soviétique asiatique, ou en Inde, c'est-à-dire dans des territoires dont on sent la volonté d'émergence, et donc moins en Indonésie, Thaïlande, Malaisie (ces anciennes colonies "scellées" pour moi par J.Conrad, Somerset Maugham, Orwell).

Le texte contient une double ironie. L'adieu à l'Europe qu'il annonce s'avère impossible, mais après cette prise de conscience, on constate à la fin qu'un "nouvel éloignement de l'Europe" serait au moins à l'ordre du jour. Comment le comprendre?

L'envie d'un nouvel éloignement de l'Europe, comme elle est exprimée à la fin du texte, vise les USA, l'Ouest, le plus grand champ d'expérience dans des conditions relativement familières. C'est la faim du monde, ce qui se présente, ou une disponibilité libérée par la transplantation dans l'espace culturel français.

Propos recueillis par Daniel Rothenbühler

Traduction de François Conod

 

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Abschied von Europa handelt von einer Reise nach Ostasien und davon, dass Sie darüber erst sieben Jahre später schreiben konnten. Warum aber erscheint der Text erst 22 Jahre nach seiner Niederschrift als Buch? Warum nicht früher? Und warum gerade jetzt?

Ja, ich habe mich zwar nach der Rückkehr aus Ostasien an eine Verschriftlichung der "Reise" gemacht, kam aber nicht recht vom Fleck. Eine kleine Version hatte ich im ZEIT-Magazin abgeliefert, unbefriedigend, unbefriedigt. Erst nach dem Erscheinen vom Jahr der Liebe 1981 nahm ich den Text wieder vor und zwar unter Einbringung der Reisepartnerschaft mit dem Fotografen. Dann liess ich das Ding liegen. Ich hielt das Experiment für gescheitert. Den Text versenkte ich in einer Mappe mit kleiner Prosa aus jüngerer Zeit. Er kam zum Vorschein, als Reto Sorg unlängst in anderer Mission bei mir im Atelier war und zufällig in der Mappe stöberte schmökerte. Er fand den Abschied gut oder interessant, zumindest publikationswürdig. So schickte ich ihn an Suhrkamp und auch an Actes Sud (die mich um einen Beitrag für die kleine Reihe mit Fotos, hrsg. von Bertrand Py gebeten hatten), und siehe da: beide Verlage sprangen darauf an.

Nun habe ich beim Bearbeiten des Materials für den kommenden Journalband (1973-1979), er kommt im frühen Herbst dieses Jahres unter dem Titel Das Drehbuch der Liebe (le livret de l'amour) jedoch zu meinem eigenen Erstaunen festgestellt, dass von Abschied von Europa immer wieder die Rede ist, einerseits von dem Textvorhaben, viel mehr aber im Zusammenhang mit einer tiefsitzenden Europaverdrossenheit, einem Europaskeptizismus, so als wären die von mir so sehr geliebten Weltstädte wie Paris und London nurmehr Nostalgien und keine lebensfähigen Wirklichkeiten mehr; es geht um die Zukunftslosigkeit, ein Ueberlebtsein. Kurzum: die Reise hatte mir einen echten Schock versetzt, indem sie meine bis dahin nie in Frage gestellten Ueberzeugungen nicht nur relativierte, sondern entkräftete. Ich kam mir wie ausgeweidet vor. In diesem Sinne mag es nicht ganz zufällig gewesen sein, dass der Text gerade jetzt wieder aufgetaucht ist. Er liefert in der Tat ein autobiographishes Bindeglied, sagen wir zwischen Stolz und Jahr der Liebe, zwischen der tödlichen Resignation des ersteren und dem forcierten Lebensaufbruch des letzteren. Das geht aus den Journalen hervor. Anekdote: ich las die erste Rezension von Stolz im Flugzeug auf der Heimreise von Singapur nach Zürich (in der Weltwoche).

Wenn Sie ein Buch mit dem Titel Abschied von Europa veröffentlichen, kommt man nicht umhin, an Ihren Abschied von der Schweiz zu denken. Diesen haben sie längst vollzogen, während derjenige von Europa sich für Sie als unmöglich herausstellt. Woran liegt das? Liegt in Ihrer Bindung an Europa die unüberwindbare Grenze Ihres lebenslangen Versuchs, aus Bindungen auszubrechen?

Ich habe in meiner fernöstlichen Kopfscheuheit und Weltblindnis tatsächlich den Europäer in mir entdeckt, eine Europasehnsucht, eine kulturelle Verankerung, heimatliche Zugehörigkeit und in diesem Sinne wohl auch den alten Menschen in mir (akzeptiert). Sie haben recht: ein Grenzerlebnis.

Abschied von Europa ist nicht nur ein Buch übers Reisen, sondern vor allem auch eines über die Sprachlosigkeit eines Schriftstellers angesichts einer Welt, die für ihn ganz undurchschaubare Bezugssysteme voraussetzt. Wäre die Unmöglichkeit, einem Erlebnis in herkömmlichen Mustern der Sprache beizukommen, nicht gerade ein willkommener Anlass zum Schreiben? Lebt Ihr Schreiben nicht dauernd von solchen Anlässen? Warum die besondere Mühe in diesem Fall?

Ja, mein Schreiben lebt von der Voraussetzung des Fremdseins, hier der (sprach) schöpferische Anlass und Impetus. Und es sind ja in kleinem Masse auch im Abschied wohl einige Wortaufnahmen gelungen. Doch lag kein Liebesanreiz in diesen Zonen, keine Verlockung, bloss ein einschläferndes Gift und der Wunsch nach Entkommen. Ich wünschte mich in Sicherheit zu bringen. Erst in einer Langzeitwirkung verspürte ich die Notwendigkeit einer Auseinandersetzung bzw. Verarbeitung. Ich denke heute, eine künstlerische, intellektuelle Herausforderung hätte sich eher in China oder einer asiatischen Sowjetprovinz oder in Indien ergeben.d.h in Gebieten mit einer spürbaren Aufbruchsenergie und eben weniger in Indonesien, Thailand, Malaysia (in diesen von J.Conrad, Somerset Maugham, Orwell für mich versiegelten ehemaligen Kolonien).

Der Text enthält eine doppelte Ironie. Der Abschied von Europa, den er ankündigt, erweist sich als unmöglich, aber nach dieser Erkenntnis wird zum Schluss daran festgehalten, dass wenigstens ein "Absprung aus Europa fällig" wäre. Wie ist das zu verstehen?

Der Wunsch nach einem neuerlichen Absprung aus Europa, wie er um Schluss des Textes zum Ausdruck kommt, visiert die USA an, den Westen, den grösseren Erlebnisraum in relativ vertrauten Verhältnissen. Es ist Welthunger, was sich meldet oder eine durch die Verpflanzung in den französischen Kulturraum freigesetzte Disponibilität.

Daniel Rothenbühler

Revue de presse (sélection)

Le voyage mode d'emploi
Le Bernois de Paris Paul Nizon évoque son premier voyage hors de l'Europe (en Asie du Sud-Est) dans un texte riche de réflexions sur l'inconnu et le langage. Comment parler d'une réalité éloignée de la nôtre, nos mots sont-ils à même de la saisir avec précision – vœu de tout écrivain? En même temps, cette réalité s'avère la nôtre. "Le vieillard plus que centenaire, le cannibale assis là dans sa peau toute ridée, me parut soudain très proche, je crus pouvoir lire dans ses pensées."
Accueilli, "dans l'air, une offre d'amitié", Nizon est vu à son tour comme une curiosité, "pour eux, des yeux bleus étaient des yeux aveugles et vides". "Le voyage a déclenché un effet à long terme", Nizon se trouve détruit, "comme si j'étais tombé en morceaux", prix à payer pour recevoir l'autre. L'écrivain doit se débarrasser d'un regard ethnographique, scientifique, s'il veut espérer le contact. Nizon se sait condamné à utiliser des clichés et des idées préconçues pour donner sens à ce qu'il voit. Sans en être esclave, il les remet en question, les ajuste, relativise son point de vue, "la pensée m'effleura qu'il existait, en dehors de ce qui constitue mon expérience, des hommes et des formes de vie pour lesquels cette expérience n'était tout simplement pas suffisante; et que ces hommes sont l'immense majorité." L'humilité est un des cadeaux de ce texte qui parle sans prétention démagogique? parce qu'il est littéraire, véhicule de notre propre voyage. (Julien Burri, 24 heures, 09.02.2004)

Chronique d'un non-voyage
[...] Adieu à l'Europe est un texte sur le non-voyage. La pauvreté de l'expérience vécue par Nizon (qui alors quittait le continent pour la première fois), la forme d'apathie qui l'accompagna durant son périple, la quasi-impossibilité de parler de tout ça (lui qui ne cesse pourtant d'écrire) marquent ces pages. [...] [L'essentiel] est bien dans une sorte de mutilation de la perception et de l'expression, dans l'insurmontable difficulté à se sentir "ailleurs", c'est-à-dire pleinement dans un espace et un temps différents. [...]
Les photographies de Willy Spiller, dans ce petit livre joliment édité, offrent un contrepoint aux doutes de Nizon. Là. il y a des paysages, des visages auxquels se raccrocher. [...] (René Zahnd, Le Passe-Muraille, no 59, décembre 2003)