Habitante des jardins [Ob die Granatbäume blühen]

Gerhard Meier

«Le lendemain matin, c'était le 17 janvier 1997, j'appelai Dorli par son nom, et tout resta silencieux.» Gerhard Meier, dans ce texte intime et foisonnant, s'adresse à celle qui fut sa compagne pendant soixante ans, déroulant encore une fois pour elle le tapis bigarré d'une conversation ininterrompue où s'entrecroisent le passé et le présent. Dans ce grand poème en prose sur la littérature, sur la vie et sur le deuil, il convoque les vivants et les morts, l'Engadine et son village d'Amrain, avec les personnages de vent qui peuplent ses chemins, et Marcel Proust et Peter Handke, et Tolstoï et Chopin, et Baur et Bindschädler, et le prince André et Natacha et les fleurs.

Les dernières pages de Gerhard Meier

par Francesco Biamonte

Publié le 07/10/2008

Gerhard Meier a composé son dernier livre. L'habitante des jardins qui donne son titre à la version française de ce texte — le titre allemand Ob die Granatbäume blühen («Si les grenadiers fleurissent»), citation du Cantique des cantiques, goethéen en un sens, teinté d'interrogation, a été modifié afin de contourner le double sens français du nom de cet arbre—, c'est l'amante du Cantique des cantiques justement, citée en exergue, et plus encore la compagne de toute une vie de l'auteur, Dorli, à qui ce livre rend un dernier hommage amoureux quelque années après sa disparition. L'auteur lui-même a quitté le monde des vivants en juin dernier. La critique a souvent relevé la nature musicale unique de la prose de Meier, que l'on retrouve dans ses dernières pages: dans le rythme calme des phrases, et surtout dans la composition générale du texte, dans sa façon extraordinairement sensible d'évoluer et de croître à partir de lui-même, de créer des effets d'échos, des reprises de thèmes, des variations harmoniques dans un climat à la fois unifié, cohérent, et merveilleusement coloré dans sa transparence. En comparaison de son dernier titre paru en français, Le Canal, celui-ci est plus mince, et met en scène bien moins de personnages et de lieux réels: c'est qu'il se concentre sur ce couple d'époux, faisant alterner les évocations calmes et lumineuses d'un passé commun, du présent, et la contemplation de la nature, dans une joie mélancolique. Point ici de colère ni de révolte, mais une sagesse pieuse dans la gratitude pour les dons reçus — le bonheur conjugal, l'écriture — et l'acceptation pacifiée d'un Dieu qui «donne et reprend». Dans ces pages qui, à l'instar d'une oraison funèbre, ne montrent rien de petit, rien de problématique dans la personnalité de l'épouse et de l'époux, on retrouve la capacité de l'auteur de révéler, de manière subtile et concrète, comment plusieurs univers n'en forment qu'un seul, grâce à la subjectivité et à la mémoire de celui qui les perçoit. Ainsi l'univers de la «vraie vie» est-il inséparable de ceux des nombreuses oeuvres convoquées, dont beaucoup ont déjà affleuré dans les textes de Meier: ses propres personnages d'abord, les deux amis Baur et Bindschädler; le Jivago de Pasternak, Handke, Nietzsche, La Recherche du temps perdu, Gottfried Benn, Rilke, Klee, les Mazurkas de Chopin, la Bible — une constellation éminemment classique, canonique, élevée ; l'univers des plantes s'y même, en particulier des fleurs, innombrables dans ce texte. Surtout, c'est le cœur de ce livre, l'univers des morts et celui des vivants n'en forment qu'un seul.

Les premières pages sont fulgurantes dans leur douceur: Gerhard Meier évoque une promenade avec sa femme dans les jardins du palais de Salis, sur les lieux de Nietzsche, où les époux ont emporté les épreuves d'un texte de Peter Handke. Ce texte de Handke évoque un voyageur qui, après avoir observé un détail touchant du portail sculpté de la cathédrale de Split, fait la rencontre marquante d'un cireur de chaussures seul et extraordinairement méticuleux, de sorte que ses chaussures emportent de par le monde l'éclat dû à ce travail aussi humble que merveilleux. Lorsque l'auteur et sa compagne lèvent les yeux du texte, ils redécouvrent les jardins, toujours identiques, et pourtant transformés. «Tout est là», voudrait-on dire: tous les thèmes, tout l'amour, toute la beauté de ce livre est présente dans ces premières pages; l'influence de l'art sur le regard, de l'écriture sur la conscience, et le retour à l'écriture (puisque Meier a lui-même finalement écrit ces pages), la fusion entre réalité et invention, la solitude et le compagnonnage, la mémoire des lieux, la célébration de l'humilité, le tout dans un jardin, un lieu qui conjugue l'action de la nature et l'attention des humains.

La célébration de l'humilité, disions-nous. Sur cette profession de foi, explicitement répétée, le texte introduit une sorte de contradiction, de paradoxe, d'imperfection — salutaire peut-être? En effet, tandis que Dorli cultiver ses légumes et ses fleurs, tient le kiosque du village, les honneurs reçus par Meier s'accumulent dans ce petit livre, comme en passant. On apprend ainsi que Peter Handke a partagé avec lui le Prix Kafka lorsqu'il l'a reçu; que Meier a reçu le Prix Pétrarque; qu'à Berlin, le couple est logé à l'Académie des Arts; on voit aussi l'auteur recevoir le Prix Heinrich Böll; il est nommé bourgeois d'honneur de son village, une rue porte désormais son nom; Meier rappelle qu' un film a été tourné sur sa femme et lui. Et l'on en vient à se demander: s'agit-il en somme d'une épitaphe à l'épouse, au couple, à soi-même? N'y a-t-il pas quelque vanité à donner dans un livre une image si noble et admirable de soi-même et de son couple, si grand dans son humilité et les dons de l'esprit? Je crois que oui. Et après en avoir ressenti tout d'abord une légère irritation, j'en suis venu à aimer ce livre ainsi, avec une pointe de second degré, qui laisse émerger à l'approche de la mort une sorte d'agitation souterraine, un besoin de reconnaissance par-delà la recherche sincère de la sagesse et la gratitude pour la vie reçue, un narcissisme somme toute naturel et générateur de création. Et j'ai songé, inspiré sans doute par le goût marqué de l'auteur pour les correspondances, à ce poème en une seule longue phrase mis en musique par Caldara il y a quelques siècles, et que Meier, je crois, aurait aimé: «Come raggio di sol mite e sereno / sovra placidi flutti si riposa,/ mentre nel mare, nel profondo seno, / sta la tempesta ascosa, / così riso talor gaio e pacato / di contento, di gioia una labbro infiora, / mentre nel suo segreto il cor piagato / s'angoscia e si martora.» («Comme un rayon de soleil doux et serein se pose sur les flots calmes, alors que dans la mer, en son sein profond, couve la tempête, ainsi parfois un sourire joyeux et calme fleurit une bouche, tandis qu'en son secret le cœur blessé s'angoisse et souffre.»)