Ben Kader

Daniel Goetsch

1957 en Algérie: la guerre d’indépendance fait rage. Attentats à la bombe et torture sont à l’ordre du jour. L’orientaliste Ben Kader se retrouve parachuté au beau milieu de tout cela, avec une délicate mission à accomplir. Bien des années plus tard, à l’automne 2001, son fils, Dan, est arraché à la vie paisible qu’il mène à Zurich. Le passé de son père le rattrape lorsqu’il entame la lecture du document AS 1957. Il ne peut garder ses œillères plus longtemps: la surface bien lisse de son quotidien se trouble, son reflet se déforme. En se mettant dans la peau de ce fils en quête de vérité, c’est cette remise en question que Daniel Goetsch nous rapporte dans ce roman:

Jusqu’à présent je n’étais entré qu’une seule fois dans l’appartement de mon père. Je devais avoir alors dix ou onze ans. Je ne me rappelais pas la raison, mais très bien le sentiment d’angoisse qui s’était emparé de moi lorsque j’avais franchi le seuil derrière lui. Me voici en territoire ennemi, avais-je pensé. Cet appartement m’était suspect puisqu’il mettait en question notre foyer commun, l’appartement en terrasses dans lequel nous logions tous les quatre. Un vrai foyer ne tolère pas de filiales, un vrai foyer se limite à quatre murs, pensais-je en ce temps-là. Ce n’est que plus tard que je compris le motif pour lequel mon père possédait, à côté de notre foyer, son propre appartement, et que c’était mieux ainsi.

(Présentation du roman, éditions l'Aire)

Critique

par Elisabeth Vust

Publié le 11/10/2012

Ecrit par un auteur né en 1968 qui a déjà publié trois fictions en allemand, Ben Kader est un récit engagé dans l'histoire et le présent. En effet, le Zurichois Daniel Goetsch écrit ici autour d'une plaie encore à vif – peut-être inguérissable – dans le passé français, en parlant des actes de torture commis lors de la guerre d'Algérie. Il revient sur ces sombres événements dans un récit mêlant la petite histoire à la grande, où problématiques intimes et satire sociale sont développés.

Le livre débute avec le départ de la compagne du héros pour l'Allemagne et se termine sur son retour à Zurich. Elle vient de tourner un documentaire sur Isabelle Eberhardt, qui l'a amené à s'intéresser à l'Algérie et à rencontrer le père de son conjoint, l'orientaliste Ben Kader. Ce rapprochement permet de nouer l'intrigue du roman autour d'une promesse non tenue par le fils de (re)prendre contact avec son géniteur.

Le héros Dan est un personnage qu'on pourrait rencontrer chez Peter Stamm, autre écrivain alémanique quadragénaire, qui cartographie le désarroi existentiel de sa génération. «Bien loin d'être optimiste, je me croyais alors heureux», note Dan. Trentenaire de la classe moyenne montante, il mène la vie douillette que lui permet un salaire gagné dans une boîte de contrôle des médias, adepte de la «motivation absolue». Le visage du bonheur se craquelle toutefois lors de l'absence de Miriam - la distance laissant place au doute –, mais surtout avec la lecture du dossier AS1957. Dans ce document, le père de Dan relate son séjour en Algérie, la passion qu'il y a vécue avec une activiste du Front de libération, et sa participation aux sévices de l'Armée française sur les Arabes. Ben Kader (le père) use d'un ton à la lucidité à la fois remarquable et effrayante, montrant comment lui, alors assistant à la Sorbonne, s'est vu confié un rôle dans l'entreprise d'anéantissement de l'identité arabe. Des figures historiques apparaissent dans son témoignage, Frantz Fanon, Albert Camus, Maurice Papon.

Apprendre que son père a travaillé pour un système tortionnaire ne peut qu'ébranler un fils. Dan est la proie d'un séisme intérieur; en parallèle, son père agonise à l'hôpital. Aux dérives et traumatismes du passé, le romancier ajoute ceux du présent: la menace d'un crash plane sur tout le texte et s'abat sur lui le 11 septembre 2001. S'ajoute une peinture bellement féroce du monde de l'entreprise, où la volonté de souder une équipe donne lieu à des «jours de concentration» imposés au personnel; c'est la tyrannie de l'harmonie.

Daniel Goetsch esquisse par ailleurs une géographie zurichoise de la multiculturalité et radiographie les divers liens de son héros: amoureux, fraternels, filiaux, amicaux. Il évoque également le rapport à la langue, le fait de grandir entre deux langues, le français des parents et l'allemand, langue véhiculaire de la famille; et s'ébauche ainsi une réflexion sur l'être étranger qui mène à ce «vaste terrain» s'étendant au-delà des gènes.

Maîtrise narrative, densité et multiplicité des questionnements aboutissent à une lecture captivante, cela dit parfois alourdie par des coïncidences et signes du destin trop téléphonés. Il n'en reste pas moins que ce texte marque durablement, notamment de par les descriptions de torture sans fard, et l'esquisse d'autopsie d'une mécanique du monstrueux implacable, toujours susceptible d'être réactivée.