Passions

Pascal Rebetez

Préface

«Les poèmes d'amour devaient être remboursés par les caisses maladie. Ils nous font nous sentir moins seuls. Tes Passions sont trois suites qui prennent par la main et qui consolent. Elles rappellent qu'on a le droit et même l'obligation d'être fou et lucide à la fois. Naïf et cynique. Il faut les lire, ne serait-ce que parce que la raison les condamne. Et finalement, elles prônent bel et bien la fidélité et le mariage. Mais la fidélité avec soi-même, et le mariage avec la race humaine tout entière...»

Claude-Inga Barbey

Pascal Rebetez, Passions, Vevey, L'Aire, 2003.

Passions

par Monique Laederach

Publié le 02/06/2003

«Avec les mots, il faut savoir rester digne. Alors, écrire sur la passion, c'est avoir forcément recours à la symbolique, à la poésie: «sang, entrailles, incendies, arbres brisés, foudre, rouille» Trop pressés que nous sommes pour les explications, trop exaltés pour les nuances, trop affamés pour les politesses. Trop de douleur, trop vite.»

Claude-Inga Barbey, qui offre à Passions sa préface, comprend mieux que l'auteur Pascal Rebetez ce qu'il a cherché à dire. Il y a juste un mot erroné dans le passage cité ci-dessus: ce que fait Rebetez n'est pas «écrire sur la passion», mais «écrire dans la passion». Jour après jour, tandis que la ronde des montagnes russes s'accélère, il essaie de noter au vol les ailes qui l'emportent, qui l'empêchent de marcher, ou qui l'entraînent dans l'abîme. Seulement, il est pris tout entier dans le chaudron de ses sentiments, et c'est un philtre aussi vénéneux et hallucinatoire que celui des sorcières de Macbeth, mêlé d'herbes cependant qui lui font croire qu'il pourra exprimer sobrement son état.

Mais non.

Le propre de l'écriture à chaud est, précisément, d'occulter, de reproduire les images dans une logique compréhensible seulement en liaison avec le tout, c'est-à-dire avec ce qui est éprouvé et partagé, mais pas dicible. Et les images de Pascal Rebetez, si elles reflètent quoi que ce soit, ne reflètent que le chaos de la convulsion émotionnelle, où la douleur le dispute à chaque geste à l'amour. 

C'est peu dire que le lecteur est largué par un déferlement d'images qui s'enchaînent selon des lois mystérieuses et, pour nous, absurdes, ou, du moins, guère cohérentes.

Cependant, les erreurs poétiques mêmes ont, elles, la capacité de signaler au moins les contours de l'état dépenaillé où rejoindre celui qui parle. Et, par exemple, il y a cette manière de recommencer constamment son escalade, de répéter sans cesse les mêmes mots pour se sauver de l'engloutissement; il y a que le chaos verbal lui-même, s'il ne signifie pas, imite pour le moins le chaos vécu; il y a que l'absurdité de certains enchaînements reproduit l'absurdité réelle; il y a enfin ces coupures des vers ou des poèmes, aléatoires, brutales, à l'image d'un amant qui ne finit pas sa nuit paisiblement à côté de celle qu'il aime, mais dans le brouhaha insensé d'images entre douche, espoirs et suspension telles que nous les renvoient les textes.

De la poésie? On ne sait pas. De la passion brute, comme on parle d'art brut; une poésie qui coule dans les mots selon l'absurde inhérent à toute passion, et comme la passion ne se partage jamais qu'avec un seul être, ces «poèmes» ne se transmettront vraiment qu'à une seule lectrice, sans doute - et qui a peut-être, qui sait, déjà rejoint les plateaux froids des petits-déjeuners de l'hôtel, douchée de frais pour un nouveau jour d'autre passion?

Revue de presse (sélection)

Le poète galope

Vous pouvez, bien sûr, comme Claude-Inga Barbey en sa dépressive préface, réaffirmer que la chair est triste et la passion morbide. Mais galopez plutôt sur les vers qui suivent, signés de l'écrivain et éditeur jurassien Pascal Rebetez sous le titre Passions. Le sentiment amoureux, quand il versifie, n'a que faire de la psychologie. Écoutez et proférez: «J'abonde à ton sang./ Sur le flanc de ton verbe, les traces promises/ du sacrifice...» Et puis: «J'abonde à ton sang./ Jusqu'à me diluer dans tes éclats de mère,/ jusqu'à frapper le berger indolent de mon/ troupeau en règle,...» Et encore: «Venir à toi par les airs et les trains,/ une corde dénouée balise le chemin ...» Trois passions, autant de textes bandés et débondés. Ça lâche dans le rythme poétique comme une cavalcade. C'est lyrique? Mais oui, bien sûr, comme le désir ou le regret. Et c'est mobile, nerveux. Car écrire à propos de la passion, c'est surécrire, laisser aller. Et c'est tant mieux. Lâcher. Il faut lire. À haute voix. En gueulant. En prenant le risque d'un écho amoureux universel: «et la peur, la peur sauvage, haletante, du nomade». C'est si rare, les livres d'amour trop forts. (Jacques Sterchi, La Liberté, 24.05.2003)