Les Névroses sexuelles de nos parents / L’Amour en quatre tableaux

Lukas Bärfuss

Paradoxalement, Les Névroses sexuelles de nos parents sont révélées par la liberté sexuelle de leurs enfants: lorsque Dora, une jeune fille depuis toujours abrutie par les médicaments destinés à dissimuler sa «fêlure aux étages supérieurs», cesse son traitement, elle exerce cette liberté retrouvée avec une naïveté et un appétit que son entourage – parents, psychiatre, patron – ne parvient pas, malgré ses principes affichés d’ouverture et de tolérance, à accepter.

L’Amour en quatre tableaux met en scène quatre personnages, soit deux couples et un adultère. Matière à «drame bourgeois» dont les événements s’accélèrent par la mise en œuvre d’une logique froidement mathématique.

L’auteur surprend par l’habile équilibre qu’il parvient à créer entre la gravité du sujet et l’humour des situations. Pour Bärfuss, le rire est un outil: «Une chose dont on ne peut pas rire, c’est une chose qu’on n’a pas bien étudiée.»

(Présenation du livre, éditions L'Arche)

Critique

par Elisabeth Vust

Publié le 12/05/2006

Dans Les névroses sexuelles de nos parents, lorsque Dora, jeune fille depuis toujours abrutie par les médicaments, cesse son traitement, elle exerce cette liberté retrouvée avec une naïveté et un appétit que son entourage - parents, psychiatres, patron - ne parvient pas, malgré ses principes affichés d'ouverture et de tolérance, à accepter.

La pièce Les névroses sexuelles de nos parents a été créée en janvier 2005 au Théâtre de Vidy-Lausanne dans une mise en scène de Bruno Bayen, le traducteur. L'amour en quatre tableaux met en scène quatre personnages, soit deux couples et un adultère. Matière à «drame bourgeois» dont les événements s'accélèrent par la mise en œuvre d'une logique froidement mathématique. Ce texte sera porté à la scène en septembre 2006 au Poche Genève, Théâtre en Vieille-Ville, dans une mise en scène de Gérard Desarthe. Né en 1971 à Thun, Lukas Bärfuss est un des auteurs les plus joués dans les pays germanophones. Lors des «Journées théâtrales de Mühlheim», il a été nommé «auteur dramatique de l'année 2005».

Theâtre du questionnement

Sur ses photos d'auteur, Lukas Bärfuss a l'ironie au coin des lèvres: il esquisse un petit sourire, discret, incrédule, moqueur. Omniprésente dans ses écrits, l'ironie n'amène pas pour autant le dramaturge à prendre position. «Au théâtre, dit-il, on n'a pas le temps de dire de grandes choses et de faire des discours politiques. Les gens ne s'intéressent pas à ça. lls sont assis et plutôt mal assis et il faut les captiver tout de suite, dans le moment présent. Ce n'est pas comme la lecture où l'on peut reposer le livre et le reprendre une heure plus tard. Je les capte avec des personnages qui les touchent, auxquels ils peuvent s'identifier. Et une fois que j'ai leur attention, je peux alors dire ce que je veux faire passer. Mais je ne tente pas de les piéger en imposant mon point de vue dans leur cerveau car ne je n'ai pas de réponse, je n'ai que des questions et j'aimerais que les gens se posent aussi ces questions et y cherchent des réponses. En fait, je suis plutôt un séducteur.»

Il séduit certes, mais provoque grincements et malaise, s'attaquant à des situations difficiles, délicates. Avec un regard cruel parce que lucide, il mène ses héros vers le point de rupture, sans condamner ni la lâcheté des hommes ni celle de la société. ll observe, décrit; et c'est très efficace. «Je ne sais pas pourquoi Dora fait tout ça, pourquoi elle aime être battue, pourquoi elle tombe amoureuse de ce type et pourquoi sa mère se comporte ainsi».

En Suisse, la stérilisation forcée de personnes jugées inaptes a perduré jusque dans les années septante. S'intéressant à l'histoire de la psychiatrie et à l'œuvre d'Auguste Forel, Lukas Bärfuss s'est demandé si cette pratique existait encore. Ainsi naquit Les névroses sexuelles de nos parents, avec Dora, qui découvre son appétit sexuel en sortant de la couverture chimique sous laquelle elle a dormi pendant des années. Mais sa libido n'est pas la seule à avoir été en veilleuse. «Je peux lire. Mais je ne peux pas retenir». Sa mémoire ne contient presque rien. Dora est libre de jouir sans entraves. Et contrairement aux parents (qui doivent être des exemples pour leurs enfants mais ont aussi leurs petits secrets inavouables), elle le fait sans hypocrisie. Du coup, elle dérange infiniment son entourage.

L'innocence a deux faces, l'amour aussi

«Evidemment tout le monde est innocent», écrit Bruno Bayen, le traducteur et metteur en scène, «seulement l'innocence a deux faces». Les parents de Dora veulent son bien. lls désirent qu'elle cesse de prendre ses médicaments afin de voir «comment son être intérieur a changé». «Bienvenue au monde»! C'est également au nom de cette bienveillance, qu'ils la feront stériliser...

«Y a pas de mal à ça», répète d'une voix blanche Dora. Cette antienne revient dans L'amour en quatre tableaux, où, comme dans Les névroses sexuelles de nos parents, Lukas Bärfuss ne plombe pas le drame, ne crie pas au scandale. ll tend un miroir à la société, à ceux qui font des petits arrangements avec la morale, à nous. Tout s'achète, se brade - même la bonne conscience - à notre époque qui «hait tout ce qui n'est pas éphémère». Valeurs sûres, passez votre chemin! L'important, entend-on dans L'amour en quatre tableaux, est de ne pas «se laisser étouffer dans ce corset bourgeois», quitte à blesser l'un, renier l'autre et se trahir soi-même. Le dramaturge donne la parole à ses héros et les regarde se prendre les pieds dans le tapis de leurs propres contradictions. Ici, l'amour va faire des ravages en quatre temps, avec quatre personnages formant trois couples (deux officiels et un adultère). A l'instar de l'innocence, l'amour a deux faces, et c'est celle de la mort que nous tend cette pièce, où la femme trompée se venge dans le sang. «C'est insensé».