Demoiselle Ogata

Thomas Bouvier

Bercé par les remuements doux d'une fin d'après-midi de mai, un promeneur s'assoupit dans un parc public. Quelques heures plus tard, ramené à lui par la fraîcheur du crépuscule, il est l'objet d'une singulière requête. Requête émise par les lèvres carminée d'une demoiselle qui semble s'être, sans la moindre semonce, matérialisée à ses côtés. Trop vite, il accepte de venir en aide à cette parfaite inconnue tout droit sortie du Japon traditionnel. Reconnaissante, elle lui tend cérémonieusement une carte sur laquelle il peut lire en filets d'argent: Demoiselle Ogata. Profession: Cryptographe.

 

Rencontre avec l'auteur

par Brigitte Kehrer

Publié le 25/01/2003

Il était assis dans un coin, un thé fumant devant lui, le regard bleu clair et assuré. D'emblée je note qu'il se dégage de sa personnalité une force et une philosophie de vie peu commune s'exprimant par des gestes lents et une curiosité dans les mots. Demoiselle Ogata est posé entre nous sur la table. Je tiens d'abord à partager avec lui ma lecture. Il acquiesce, intéressé. Il y a comme un secret niché au fond de ce roman que nous allons tenter de toucher du doigt.

Demoiselle Ogata est un vrai parcours initiatique et mathématique. Exigeant et généreux. Un récit de métamorphose et de recherche de filiation, comme on pourrait le trouver dans Le Nom de la rose. A cela près, que Thomas Bouvier ne livre ses clés que parcimonieusement, mathématiquement et en résonance avec la musique et la peinture, le cinéma et la philosophie, amenant le lecteur, grâce aux nombreuses références littéraires, é feuilleter son livre en arrière, comme pour l'obliger à s'imprégner de chaque transformation.

On entre dans ce livre comme dans un labyrinthe. L'écriture est belle et rocailleuse, précise, donnant aux objets et aux paysages le temps de prendre forme. La langue est serrée de près, abondante comme de la sève, heurtée et coulante dans ses humeurs. Les corps vibrent, giclent, se transforment et débouchent sur des étonnements crachotants, sonores, sifflants. L'aspect narratif n'apparaît qu'au détour de la virgule, comme pour s'excuser. C'est l'écriture d'un écrivain, à n'en pas douter.

Pour éviter de déflorer le sujet, on peut parler d'une belle demoiselle Ogata, qui vient visiter (au sens religieux du terme), sur un banc, un soir, un jeune homme. Elle lui déverse son trop plein d'existence d'âme errante dans le cœur et dans l'esprit, afin de pouvoir s'en libérer.

Elle a soif de se libérer de ses vies par l'évocation de ses métempsycoses, donnant ainsi forme à une fresque onirique. Des dizaines de jeunes femmes, Nadia, Fausta, Electre, Winona, sous des apparitions différentes, hantent la rétine du récepteur. Elle se dit cryptographe, demoiselle Ogata, s'assurant que le message codé ne pourra être compris qu'à travers un effort de compassion et de compréhension. Nous voilà appelés comme lecteurs à entrer dans le cycle des transformations. Un arpenteur de lumière du nom de Karl Thei (Klarheit?) venu du Japon ancien apporte quelque éclairage. Des poissons, une renarde, des paysages glacés, des oiseaux mythologiques, tout est inscrit dans le corps d'Ogata et transite par les yeux de Quiou, une servante tibétaine dont le corps est criblé de formules magiques et de senteurs orientales enivrantes. Ces fragments datés et localisés comme des âmes qui transmigrent nous conduisent au centre du récit, dans une plaine glaciale de Pologne en 1940.

Thomas Bouvier, comment alliez-vous ainsi le Japon, l'Orient et la culture occidentale?

J'ai habité au Japon entre 2 et 4 ans, je me souviens des empreintes de l langue, des bruits, de l'environnement bouddhiste. Dans le Dai-To Kuji, l'enceinte des temples, j'ai souvenir d'avoir été pris dans un mouvement perpétuel. Comme je suis revenu en Europe, et que j'ai acquis une culture occidentale, le Japon et l'Orient sont devenus imaginaires pour moi. Je m'interdis d'ailleurs d'y retourner avant d'en maîtriser à nouveau la langue… J'ai donc gardé une image mentale qui s'est développée selon ses propres principes. Mais j'ai aussi été nourri de Mishima et de Kawabata. J'aime la discipline, comme celle de pratiquer l'art des samouraïs. Toutes les décisions importantes se prennent en sept respirations… Mais j'aime aussi Nabokov, surtout quand il dit que parler de soi est secondaire, il faut s'effacer devant son travail.

Le jeune homme du roman veut retrouver son grand-père à travers une sorcière-fée tibétaine. Tentez-vous dans ce roman de réconcilier les peuples.

Non, pas exactement. J'ai voulu parler de la tragédie du Tibet, qui a subi une invasion massive dès 1949. Mais surtout, je voudrais y voir une fonction d'oracle, comme la Pythie de Delphes. Plusieurs scènes évoquent des vapeurs entêtantes dans les grottes. Je vois mon écriture un peu comme un travail de cabaliste.

Que voudriez-vous que l'on retienne de plus important dans ce premier roman?

Il représente pour moi un abécédaire enluminé avec les 26 lettres de l'alphabet. Chaque lettre a une histoire, un parfum, un jardin. Je suis fasciné par la renaissance de ses lettres. C'est ma façon à moi d'honorer notre système de signes. Ogata, ainsi que d'autres femmes ont deux a. Les femmes sont les lettres de notre culture. Elles donnent vie aux mots. Elles les forment. L'écriture est un moyen de lutter contre le chaos en redonnant de la forme à l'essentiel. Demoiselle Ogata est hommage à cela.

(Scènes Magazine)

Revue de presse (sélection)

Cryptogrammes nippons
Elle sait chanter plusieurs voix à la fois et ses identités sont infinies. Renarde, vieillarde effrayante, mystérieuse jeune femme perdue dans le temps et l'espace, insaisissable Ogata. Renvoyée sur terre pour «une petite errance métempsycotique»...
À peine s'est-elle évanouie dans la nuit de mai que déferlent de petites vagues de récit, fragments de vie, scènes de films dont les bobines se sont égarées et emmêlées. [...]
Ce livre d'images changeantes vibre aussi d'odeurs et de bruits. La musique d'un libera nos y résonne. [...] Les mots sont choisis avec le même soin un peu précieux. Dans les premières pages, l'effort qu'il a fallu pour les convoquer, si précis, inattendus, se sent encore. Puis ce malaise s'efface et le plaisir gagne la partie. (Isabelle Rüf, Le Temps, 12.10.2002)