Terminus

Odile Cornuz

Courts textes conçus pour la radio, à dire mais à lire également, qui saisissent un moment suspendu de la vie d'un personnage: une impasse, un terminus. Terminus. Un mot qui appelle la finalité, la terminaison, le deuil, l'aboutissement plus ou moins heureux de quelque chose. Justement: envie d'y aller voir – dans les recoins de la ville où se tordent les cous et les espoirs, où un être se sent mis à nu sous le regard d'un autre. Envie de capter des instantanés de vie intime, tragiques ou ridicules. Avec onze voix de plus par rapport à la première édition.

Cinq questions à Odile Cornuz

par Pierre Lepori

Publié le 01/09/2005

Votre première forme d'expression littéraire a été (et est toujours) le théâtre: comment s'articule pour vous le rapport entre narration et dramaturgie, notamment pour ces nouvelles, destinées à la lecture radiophonique?

J'ai écrit pour la voix avant d'écrire pour la scène. La radio m'a poussé vers la découverte de ce qu'est l'expérience de dépossession de son propre texte lorsque des comédiens, metteurs en scène, scénographes, vidéastes, musiciens, bref, lorsque toute une troupe investit cette matière textuelle. C'est ce qu'implique pour moi la dramaturgie: un espace de création et d'échange, quelque chose de vivant, d'émouvant. La narration se situe beaucoup plus en retrait. Elle montre moins, partage moins, parle plus pour elle-même et à son propos. Si la dramaturgie est discours, la narration est discours à propos de. Terminus tient des deux, au gré des personnages. Certains sont en représentation, tout discours, et d'autres racontent. Je ne crois pas que ces approches soient incompatibles. Conjuguées, elles me semblent même mieux cerner ce qui émane de mon rapport au monde.

Qu'est-ce que cette nouvelle forme (avec ses règles, ses consignes) a apporté à votre écriture? Est-ce que les contraintes radiophoniques vous ont posé problème? Comment avez vous travaillé (au fur et à mesure de la mise en ondes ou indépendemment de celle-ci)?

En mars 2000, j'ai participé (avec cinq autres auteurs: Michel Beretti, Isabelle Bonillo, Isabelle Carceles, Julie Gilbert, Jean-Michel Raeber) à une résidence d'écriture radiophonique organisée par Espace 2 à Maisons Mainou. Pour la première fois, j'ai été touchée par un processus d'incarnation propre aux arts vivants: mes écrits prenaient voix. Après deux semaines consacrées à la composition d'une pièce de quinze minutes, j'ai pu suivre en studio le travail avec les comédiens. Les six pièces furent présentées en mai 2000 au Théâtre du Grütli à Genève, la moitié réalisées en public, la moitié diffusée en écoute à des spectateurs curieux et attentifs. Cette expérience s'est enrichie d'une rencontre avec Jean-Michel Meyer, metteur en ondes extrêmement sensible, exigeant, toujours à l'écoute du texte. Après la résidence, j'ai eu envie de continuer à écrire pour la voix, parce que cela me fascinait. J'ai fait parvenir à Espace 2 six textes (les six premiers de Terminus) qui ont été réalisés. Par la suite, j'ai continué à composer des instantanés plus ou moins vitriolés jusqu'à ce que cette galerie de personnages en comporte trente-trois. Ces «termini» ont donc vu le jour indépendamment de la mise en ondes, et un quart d'entre eux n'ont pas été réalisés – mais je peux affirmer que l'envie de faire surgir ces voix a été mon mode d'entrée en écriture. À travers la radio on peut atteindre, dans leur espace privé, une quantité de personnes non négligeable. J'ai eu énormément de plaisir à faire parler des personnages en les projetant dans l'intimité des auditeurs – à provoquer une confrontation entre ma fiction et leur réalité. La radio permet l'adresse intime sur un autre mode que le théâtre. En cela, elle est extrêmement précieuse. Précieuse aussi par la liberté qu'elle offre à chacun de créer ses propres images. Je ne vois pas de contrainte majeure à l'écriture radiophonique. Je crois toutefois qu'il lui est indispensable de reposer sur une mise en ondes intelligente, qui ne cherche pas à illustrer le propos mais à en donner une interprétation.

Au centre de chacun de ces «monologues», il y a toujours un personnage, une voix, mais aussi le plaisir de la narration: cela vous a-t-il donné envie d'aborder des formes narratives plus complexes (roman, nouvelle)?

Je travaille en ce moment à un roman que j'ai commencé à Berlin en janvier 2005. Pour la première fois je disposais de temps et d'espace, grâce à un appartement et une bourse du canton de Neuchâtel, pour me consacrer au projet romanesque qui me trottait en tête. Je sens que je ne suis qu'au début d'une équipée qui prend énormément d'énergie, d'un ouvrage à l'établi qui a le pouvoir de me faire perdre toute notion de temps. Après six mois passés à Berlin, je suis rentrée avec un premier jet que j'ai fait lire à un ami metteur en scène, Robert Sandoz. Il a eu immédiatement envie de porter ce texte sur les planches. J'ai accepté de faire une adaptation de cet état du texte, qui s'intitule L'espace d'une nuit et sera présenté les 9 et 10 novembre au Théâtre du Pommier à Neuchâtel. Cette étape mettra peut-être en danger le travail romanesque mais elle en constitue d'autant plus un défi à l'existence d'un personnage, une sorte d'épreuve du feu qui me séduit. Je ne reprendrai l'écriture de ce roman qu'après les représentations. Je le laisse reposer entre temps. Je ne suis pas pressée.

Votre théâtre, je pense en particulier à Saturnale, présenté dans une fascinante mise en scène d'Anne Bisang à la Comédie de Genève – nous plonge dans des atmosphères plutôt noires, avec mythes et grands thèmes à l'honneur (Oedipe, la famille) et une théâtralité presque «rituelle». Vos «petites pièces» (réunies dans Terminus) nous présentent par contre une approche plutôt réaliste, avec un foisonnement de petites histoires, de destins individuels, empreintes d'un humour certain. Quel lien faites-vous entre ces deux pôles de votre inspiration?

L'atmosphère post-apocalyptique et symbolique de Saturnale peut se retrouver dans quelques uns des «termini» qui frôlent la science fiction. Le regard est pour moi l'essentiel. L'observation, la lecture. De signes, de personnes, de mots, d'images, de la nature, d'œuvres de tous horizons. J'avance ainsi en me construisant peu à peu une sémiotique qui m'est propre et qui peut prendre une forme distincte selon ce que je souhaite exprimer. Le désarroi théâtral de Saturnale, noir et mordant, cherchait à transmettre le désarroi d'une génération face à son manque d'emprise sur l'histoire de ses pères. La cruauté des destins dans Terminus forme ma sémiotique quotidienne, plus réaliste, tandis que la problématique de Saturnale émane de mes préoccupations les plus pessimistes, et par conséquent d'une sémiotique plus intime, qu'il faut aller chercher plus profondément en soi et qui s'apparente peut-être de ce fait à l'hallucination. Je tente de ne pas perdre humour, pourtant, comme on pourrait perdre courage. Ce qui aide à garder les yeux ouverts.

Le titre même de votre recueil indique bien un choix thématique: l'humanité décrite dans vos monologues retrace la vie de parias, laissés-pour-compte, désillusionnés. Comment avez-vous trouvé et choisi ces personnages? Par une observation, sur le tas, des innombrables fantaisies du quotidien, ou plutôt en laissant libre cours à votre imagination?

Il y a toujours amorce. Ces personnages sont inventés mais ils ne tiennent pas de la génération spontanée. Certains doivent leur existence à une phrase entendue dans la rue, à un faits divers, à une pensée fulgurante; d'autres à un tableau, à un tic observé, à une colère, etc. Ces amorces sont toutes liées à une passion pour l'observation, à cette curiosité que j'éprouve face au genre humain. Pourtant il ne suffit pas de se laisser traverser par diverses considérations – il s'agit aussi d'en conserver la trace. Ces portraits s'approchent d'esquisses de modèle vivant: saisir un instant et tenter d'en faire saillir la force expressive. Et si mes personnages se trouvent dans l'impasse au moment où je les saisis, je ne leur interdis pas, le plus souvent, de continuer sans moi leur existence – dans la tête des lecteurs.

Revue de presse (sélection)

[…] Les personnages d'Odile Cornuz doivent souvent se forcer pour accepter leur destin, faire avec, se persuader que l'on peut continuer à avancer, même si les autres nous regardent de travers. On a l'impression que l'auteure fuit l'autofiction comme la peste, qu'elle recherche des sensations d'une autre époque, un temps à la Flaubert troublé par une langue d'aujourd'hui: «Voilà: le mouchoir nonchalant qui tombe au ralenti dans son sillage de la belle et de ses jambes qui crient!». Il faut attendre longtemps avant qu'elle affronte avec pudeur et précision une intimité à peine masquée dans «Le fils». On ressent un frisson voisin de celui que nous avions éprouvé au cours de l'ouverture de «La conversation amoureuse», d'Alice Ferney. La tension narrative n'est pas la même dans tous les textes, la langue paraît parfois simple, mais laisse un impact fort et donne la certitude d'entendre une voix délicate et affirmée. (Alexandre Caldara, L’Express)

On pense un peu aux Scènes de la vie des gens de Régis Jauffret en lisant ce recueil de séquences vocales de la jeune Odile Cornuz, laquelle s'est fait initialement connaître par ses écrits pour le théâtre. Il est d'ailleurs précisé, au début de Terminus, que ces textes brefs ont été «conçus pour la radio, à dire mais à lire également, qui saisissent un moment suspendu de la vie d'un personnage, une impasse, un terminus». De fait, cette trentaine de tranches de vie existe aussi bien dans l'espace imaginaire de la page, comme des petites nouvelles, qu'on les imagine dites sur les ondes ou jouées en scène. L'on y entend les voix les plus diverses, de la petite fille désemparée à la mémère jactant dans le bus, ou de la dame excessivement soucieuse de «problèmes concrets» et d'améliorations à apporter à son intérieur, au jeune homme assommant sa partenaire à coups de déclaration «d'amour profond», entre autre voix bruissant de par les rues et les chambres de la ville. Il y a, et cette qualité est plutôt rare par les temps qui courent, du médium chez Odile Cornuz, dont les modulations vocales suggèrent, comme en trois dimensions, les particularités de chaque personnage et sa façon d'être dans son environnement. Même si ces récits se bornent souvent à l'esquisse ou au croquis plus élaboré, un regard vif et attentif, d'une empathie aiguë, se manifeste déjà dans ce premier livre prometteur. (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 10.06.2005)

Sous le titre générique Terminus, Odile Cornuz propose une série de petits récits de moments intimes. Terminus, avertit l'auteur, est «un mot qui appelle la finalité, la terminaison, le deuil, l'aboutissement plus ou moins heureux de quelque chose». Approcher ces moments révélateurs d'un être souvent à la dérive, en déséquilibre. Une écriture toute en finesse. Et comme ces textes ont été conçus pour être dits, à chacun d'eux une indication quant à l'intonation à prendre. (JS, La Liberté, 28.05.2005)

Ce sont de «courts textes conçus pour la radio, à dire mais à lire également, qui saisissent un moment suspendu de la vie d'un personnage: une impasse, un terminus». Avec ce premier livre, Odile Cornuz s'affirme comme écrivain, après avoir donné de nombreux textes à la radio, fait jouer une pièce de théâtre, Saturnale, à La Comédie de Genève en décembre 2003 et collaboré à un ouvrage collectif consacré à la rénovation du théâtre à l'italienne de La Chaux-de-Fonds. […] Terminus fait défiler des instantanés, où se livre une humanité inquiète et désemparée, attendrissante ou dérisoire. Il y a les maniaques et les toqués, qui dissimulent leur angoisse sous un impitoyable besoin d'ordre et de mainmise sur les objets. Il y a les névrosés et les cinglés – des femmes, surtout – qui oscillent entre l'apathie morose et le débordement d'énergie. Plus inquiétants sont ceux qui passent à l'acte, telle cette «grand-mère fatiguée» qui trace à l'Opinel, sur le corps vraisemblablement mort de son mari, 51 «bâtonnets rouges», symboles de 51 années de vie commune et dévastée. On remarquera enfin cet homme accidenté, qui a trébuché sur la fissure d'un trottoir, et qui médite sur les trous, au propre et au figuré: comme si notre grande affaire était toujours la peur du vide, de l'ennui, de la perte, de l'isolement, le creux au ventre qui prend les formes les plus insolites. (Claire Jaquier, Le Temps, 28.05.2005)