L’Œil de Lucie

Marielle Stamm

Cela commence par un gâteau d’anniversaire dans lequel une petite fille plante son doigt, puis le lèche. Un geste de transgression générateur de fantasmes qui renvoie le lecteur à la célèbre Histoire de l’œil de Georges Bataille. Lucie souffre d’une malformation congénitale, son œil gauche ne verra jamais la lumière du jour, un drame découvert au cours du fameux goûter qui ouvre le roman. L’infirmité de l’héroïne va susciter sa vocation de peintre. Entièrement née de l’imagination de l’auteur du roman, son œuvre, œuvre dans l’œuvre, est décrite avec la minutie et le regard du critique, par sa fille Claire, historienne d’art. Elle fait référence tout à la fois à l’art moderne, à l’art contemporain, à la littérature et à la psychanalyse. L’inconscient de Lucie s’y inscrit en filigrane, comme la toile d’araignée qui l’a tant inquiétée lorsqu’elle était enfant. Lorsque tous les fils de l’intrigue auront été dénoués, Claire découvrira, en même temps que le lecteur, et au terme d’un suspense subtilement conduit, le rôle exact joué par ses parents dans ce roman à rebondissements et à clés.

(présentation du roman, L'Aire 2005)

Entretien avec Marielle Stamm

par Elisabeth Vust

Publié le 31/01/2006

Votre éditeur évoque l'Histoire de l'œil face à cette scène où la sœur de l'héroïne «enfonce un index gourmand» dans un gâteau d'anniversaire. Ce chef-d'œuvre de l'excès tient-il vraiment un rôle dans l'écriture de L'Œil de Lucie?

Indépendamment du titre même, Histoire de l'œil, ce «chef-d'œuvre de l'excès», ainsi que vous le qualifiez fort justement, tient un rôle important dans l'histoire de Lucie. La découverte de son infirmité par l'héroïne est associée de manière indélébile à ses premiers émois sexuels. La visite chez l'ophtalmologue, un passage qui a suscité de nombreuses questions de la part des lecteurs, qu'ils aient été choqués, perplexes, intrigués ou amusés, a cristallisé à jamais dans la mémoire consciente ou inconsciente de l'enfant sa première expérience interdite. C'est la raison pour laquelle je n'ai pas voulu supprimer ce passage malgré les conseils de certains lecteurs du manuscrit. Métaphore du sexe, la lampe chercheuse de l'oculiste perchée au sommet de son crâne fouille dans le cerveau de la Petite en même temps qu'elle fait la lumière sur son œil aveugle. Au premier éblouissement de la lampe ophtalmique font écho d'autres éblouissements, comme celui de son premier orgasme sur les rochers alors que le soleil inonde son visage.

Ainsi que Michael, le psychanalyste, l'explique dans un e-mail à sa cousine Claire, l'œil du matador énucléé se mue, sous la plume de Georges Bataille en d'autres objets sphériques: testicules, œuf, soleil. Comme l'écrivain, Lucie sera toujours obsédée par les objets sphériques, les billes avec lesquelles elle réalise une installation, et le soleil qu'elle tentera en vain de peindre, au risque de devenir complètement aveugle. Dans le tableau «Le sujet est l'objet», l'allusion à Bataille est encore plus précise. L'héroïne reprend le thème de L'origine du monde de Courbet mais y rajoute sa note personnelle en enfouissant «son œil dans la fourrure intime de la femme abandonnée à son plaisir».

L'Histoire de l'œil décrit aussi un florilège de transgressions et de viols, comparables à ceux qui jalonnent la vie de Lucie. Lorsque la petite Agathe lèche innocemment ses doigts couverts de chocolat, on peut y voir un symbole sexuel mais aussi la transgression d'une loi édictée dans toutes les familles, seul celui ou celle à qui est destiné le gâteau d'anniversaire a le droit et le privilège de l'entamer. Profitant du brouhaha créé par l'accident de la Petite, Agathe déguste avant tous les autres une bonne partie du gâteau de sa sœur. Transgression à laquelle répondra Lucie en couchant avec le futur mari d'Agathe, juste avant leur mariage. De même, Lucie a la prémonition de la double transgression de sa mère, qui commettra l'adultère avec un milicien, en regardant dans le miroir de l'oculiste. Plus tard, elle même coupable d'adultère, détestera l'image que lui renvoie son propre miroir lorsqu'elle tente de faire son auto-portrait. Poursuivie par sa honte, elle n'arrivera pas à assumer son rôle de mère auprès de Claire.

Quant à l'anecdote d'André Masson abandonnant ses illustrations de l'œuvre de Bataille avant son départ de Marseille pour les Etats-Unis, au début de la guerre de 40, de peur de se les faire confisquer par les douanes américaines trop prudes, elle est véridique. Qu'il les ait confiées au père de Lucie relève bien évidemment de la fiction!

Parmi les artistes des cinquante dernières années, je n'ai pas trouvé de figure qui puisse vous avoir inspiré celle de Lucie...

Votre constat n'a rien d'étonnant car je ne me suis inspirée d'aucun peintre pour décrire l'œuvre de Lucie M. Mon héroïne est devenue peintre à mon insu, même si cela peut paraître prétentieux de le formuler ainsi. Sa trajectoire artistique est entièrement tournée autour de ses obsessions, toutes liées à l'œil. C'est la recherche de la perspective, du volume, du relief, de la spatialité, des réalités étrangères à Lucie, privée de vision binoculaire, qui crée l'unité et la cohérence de son oeuvre. Dans ses méandres, on pourra y cerner les multiples courants artistiques qui ont jalonné l'art du XXe siècle: surréalisme, réalisme, op-art, art conceptuel, etc. Mais d'autres peintres - je pense notamment à Alice Bailly dont on vient de voir la remarquable rétrospective au Musée des Beaux-Arts de Lausanne - ont aussi longtemps hésité entre divers courants de l'art avant de trouver leur propre style.

Le côté obsessionnel est assez répandu chez les artistes, par exemple Monet, ses gares, ses meules, ses cathédrales, ses nénuphars. La reprise du tableau d'un prédécesseur est aussi très courante. Tout comme Picasso qui peindra inlassablement plus de cinquante variantes des Ménines de Vélasquez ou comme Francis Bacon qui fera plusieurs fois le Portrait du pape Innocent X du même peintre espagnol, Lucie s'inspirera de ses maîtres, Escher et Brauner, et plagiera L'Origine du monde de Courbet ou encore les plafonds de l'Eglise Saint-Ignace à Rome.

Incapable moi-même de tenir un pinceau ou un crayon, j'ai éprouvé un grand plaisir à décrire une œuvre entièrement fictive par le simple biais du clavier de mon ordinateur. Une sorte de revanche sur mon manque total de dons en matière de Beaux-Arts !

Lorsque j'ai fait lire mon manuscrit dans mon entourage proche, deux lecteurs - pure coïncidence, ils ne se connaissaient pas - m'ont dit que l'œuvre de Lucie M. leur faisait penser à celle de Louise Bourgeois. En effet, cette artiste sculpteur était hantée par le symbole de l'araignée qui tisse «l'illusion de la réalité», une métaphore qui poursuit aussi Lucie. Une autre comparaison m'a été faite entre la démarche de Lucie et celle de Vieira da Silva, peintre d'origine portugaise, dont les recherches autour de la perspective, des structures et de la profondeur étaient exceptionnelles à son époque. Dois-je vous avouer que je connaissais peu ou pas ces deux femmes artistes qui ont pourtant marqué le XXe siècle ?

Bien que Lucie (enfant, puis artiste) soit au centre du roman, selon vous, le véritable héros en est l'œil...

Il serait plus exact de dire que Lucie est mon héroïne et que l'œil, son obsession, est le héros de Lucie. A partir de là, mes propres recherches se sont diversifiées dans un grand nombre de domaines, scientifique et médical, littérature, histoire biblique, histoire sainte, histoire de l'antiquité, archéologie, art moderne et contemporain, et en dernier ressort psychanalyse. J'ai abordé cette discipline tardivement et impérativement poussée par mon héroïne. Son génie l'entraîne dans la névrose, voire les abîmes de la folie. Un domaine attirant et combien dangereux. Il me faudrait peut-être un vrai psychanalyste pour m'en donner les clés !

Lucie vivait entièrement par et pour son œuvre. Seule son œuvre pouvait éclairer sa vie. Je l'ai dit plus haut, sa recherche était focalisée sur ce qu'elle ne pouvait pas appréhender, le relief. Elle devait donc puiser sa matière ailleurs, à d'autres sources, celles de ses traumatismes et de son enfance. Les allers et retour entre les deux parties du livre par le biais des e-mails tissent tous ces liens et assurent son unité. En plongeant dans la mémoire de Lucie, les deux cousins façonnent l'édifice. L'un par le biais de la psychanalyse, en fouillant l'inconscient de sa tante, c'est son métier; l'autre, par le simple souvenir et le truchement de l'histoire de l'art. Et tous deux grâce au récit de Sarah. On m'a reproché les clivages et les changements de style dans mon livre. Mais toute la vie de Lucie est ponctuée de heurts, de ruptures et de brèches. Le roman, même dans sa forme, se devait d'en être le reflet.

Revue de presse (sélection)

Marielle Stamm rêve la vie d'une artiste borgne et visionnaire
D'un autre œil
Ce que la nature lui a refusé, Lucie M. l'a cherché dans l'art. Atteinte d'une malformation congénitale qui l'empêchait de percevoir le relief, cette artiste a mené une quête obsessionnelle de la spatialité au cours de vingt-cinq ans de production ininterrompue (1958-1983). Précurseur dans les domaines de l'art Op, de la technique de l'accumulation et de l'emballage, elle a oscillé entre abstraction et figuration, scabreux et sacré, érotisme et mystique. Malgré la puissance onirique de son œuvre, aucun ouvrage n'a retenu son nom, et pour cause, puisqu'elle est née dans l'imagination de Marielle Stamm.
Après des études de droit à Aix-en-Provence et de politique à Paris, Marielle Stamm a suivi les cours de l'École du Louvre, avant de devenir journaliste. Auteur d'une histoire de l'informatique publiée sur internet, elle a par ailleurs été chef du marketing de 24 heures. Elle retrouve la Provence de son enfance dans son premier roman, où elle s'éloigne néanmoins de la vraie vie pour la vie rêvée. Car bien qu'elle parte de sa propre infirmité et de lieux familiers, elle rejoint vite le grand large de la fiction dans L'Œil de Lucie, qui s'articule en deux parties séparées d'une quarantaine d'années. On voit d'abord grandir Lucie, puis être déflorée par l'homme qui va épouser sa sœur Agathe le jour même ("il la pénétrait, et un voile se déchirait dans sa tête"). Dans le second volet, le fils d'Agathe et la fille de Lucie réagissent par courriels à la première partie, où chacun a découvert la jeunesse de sa mère. Notons que la fille de Lucie M. a consacré à celle-ci une monographie dont le titre (L'œil dans tous ses états) reflète également la démarche de Marielle Stamm, qui considère l'œil comme le véritable héros de son livre.
Ce roman kaléidoscopique débute avec la petite Agathe enfonçant un index gourmand dans le gâteau d'anniversaire de Lucie. Devant ce geste de transgression générateur de fantasmes, l'éditeur évoque l'Histoire de l'œil de Georges Bataille en quatrième de couverture. Mais c'est davantage le don de vision intérieure de Lucie qui pourrait renvoyer à ce titre. S'il n'a évidemment pas l'excès bataillien, L'Œil de Lucie n'en est pas moins jalonné d'extases (sexuelles, mystiques, visuelles) et d'intrigues à nœuds multiples. Empruntant à la psychanalyse, à l'art, à la littérature, à l'histoire collective et individuelle, Marielle Stamm accumule les formes narratives (roman des origines, correspondance, essai sur l'art) sans toujours y mettre assez de liant, d'où son style trop heurté. Simple défaut de jeunesse d'une sexagénaire qui entre sans frilosité sur la scène littéraire. (Elisabeth Vust, 24 heures, 06.12.2005)

Ce premier roman vaut par l'originalité de sa construction en miroir et par sa richesse thématique. Si différentes qu'elles soient, les deux parties qui le composent finissent par se rejoindre pour devenir aussi indissociablement liées que le jour et la nuit dans une gravure d'Escher: "Jeux d'ombres" égrène les scènes de l'enfance de Lucie, à commencer par le goûter d'anniversaire au cours duquel on découvre que cette dessinatrice précoce ne voit que d'un œil, ce que confirme la séance de consultation chez l'oculiste, racontée avec une candide perversité. Le cadre des jeux de Lucie, de sa sœur Agathe et de Lino, leur petit voisin, c'est le jardin d'une grande maison de famille protestante près de Marseille, pendant la guerre. Lucie et Lino s'aiment, mais c'est Agathe qu'il épouse. Tout autre ton dans "Eclairages", puisqu'il s'agit de courriels entre Claire, la fille de Lucie, et son cousin Michael. Historienne de l'art, Claire écrit une monographie sur l'œuvre de sa mère, tout en découvrant le récit qu'on vient de lire, rédigé par une amie juive de Lucie jadis sauvée grâce au père de celle-ci. Sur le mode de la conversation, les échanges entre les deux cousins autour du thème de l'œil se font très didactiques et empruntent autant à la mythologie (le Cyclope), à l'histoire de l'art (Turner, Victor Brauner, Marcel Duchamp) et à la littérature (Histoire de l'œil de Bataille) qu'à l'ophtalmologie (la vision binoculaire). […] (Isabelle Martin, Le Temps, 28.01.2006)