Mouvement par la fin

Philippe Rahmy

Mouvement par la fin, titre du livre, mouvement à rebours de l'écriture qui commence avec l'instant de la mort pour remonter le cours de l'éclat et de l'éclatement d'un corps harcelé par les attaques d'un mal inflexible. Mouvement par la fin, une fin de non-recevoir qui, s'écrivant, se donne et se projette, appréhendant l'issue que le mouvement appelle en la révoquant - et dont il procède par le «par» qui l'enjambe et qui la dénie. […] Notes d'un journal anachronique, échardes arrachées au corps souffrant, étincelles dispersées dans l'air. Très loin de toute complaisance narcissique, ce portrait de la douleur est un constat transcrit jour après jour de ce que le corps et l'esprit endurent dans l'épreuve. La notation réaliste au plus près, au plus précis, s'ouvre sur le dehors, s'exalte de la contemplation de la mer ou de la nuit, d'un arbre, d'un nuage, de l'envol d'un épervier au-dessus des murs. L'enchaînement des crises, des soins éprouvants, des injections n'en finit pas de renaître en jetant de sourdes lueurs, en provoquant l'exorable montée de la lumière. Décantation qui soudain cristallise et desserre l'oppression. Le corps supplicié réinvente pour se maintenir éveillé l'échappée de la fenêtre ouverte et l'espace réconcilié.

 (extrait de la postface de Jacques Dupin)

Critique

par André Wyss

Publié le 14/06/2005

«Comment vivre avec une maladie qui, depuis l'origine, vous enchaîne à la douleur ?» En écrivant, et en choisissant, pour écrire, ce qu'il y a de plus altier, de plus maîtrisé, de plus tenu! Et puis aussi: de plus dur, de plus cru, de plus «réaliste» - mais toujours tenu, maîtrisé, par là altier. Philippe Rahmy, qui écrit depuis quelques années sur remue.net des chroniques dont la hauteur de discours et la profondeur de pensée l'estampillent écrivain, publie enfin son premier livre, et même si c'est la douleur qui l'a fait écrire, et qu'il voulût être «vrai», il ne pouvait évidemment s'y contenter de témoigner, il lui fallait d'abord écrire. C'est dire que son livre, qui oscille entre journal intime et poésie, ne saurait appartenir à une «littérature» de témoignage, qui dit ce qui est, il ressortit à une littérature qui témoigne, j'entends par là une écriture qui ne témoigne qu'indirectement, par sa littérarité même.

Car Mouvement par la fin est à la fois titre et contenu du livre: cela parle d'un mouvement par la fin; c'est un mouvement par la fin. L'auteur l'explicite : «Mon existence est un mouvement par la fin.» Il dit : «Venez-moi en aide, j'ai mal» ou «Je crie cette parole», et la bonne âme en nous voudrait en effet aider ou écouter, mais il dit surtout «Je suis dans un sac» et «Là où je me tiens le silence me limite. L'instant de la mort se refuse, toujours. Il est la profondeur sensible du ciel», et il n'y a plus de question, nous sommes devenus lui, par la force de la parole littéraire.

Liseur de ce que la poésie s'autorise de plus difficile, lecteur de ce que la philosophie pense de plus complexe, Philippe Rahmy ne peut donner d'écriture que ce qu'il y a de plus dense et de plus élaboré. Il en a le droit, plus que personne. Aussi son livre contient-il sa propre critique et son propre commentaire : «Mouvement par la fin est un visage sans trait» et «Un portrait de la douleur est un récit d'absence» ou bien «Comment ce tableau donnerait-il une idée de mon quotidien? Je ne m'y risque pas, comme je n'écris pas pour donner le sentiment de mon unicité.» ou «Je veux encore dire que … », mais c'est pour finir sur l'image : «A mesure que je m'éloigne de la lumière, je m'enfonce davantage en elle».

Comme on voit, le paradoxe ne gêne pas cette parole, il la féconde. La première phrase de Mouvement par la fin en est un …

Je me résous à parler puisque cela aussi sera emporté.

… ou serait-ce un sophisme ?

La dernière phrase de Mouvement par la fin est équivoque et grave :

«Séparé de mes dernières paroles un rien demeure, glisse ma main sur sa racine terrestre, adieu.»

Equivoque dans sa structure syntaxique («ma main» est-il sujet ou complément de «glisse»?) et grave dans son image. Poète, Philippe Rahmy accepterait donc l'augure d'une parole vaine? Philosophe, il donnerait les mauvaises raisons - mais poétiquement, ce sont les seules bonnes. Paradoxe, équivoque, nous sommes dans la pensée, de façon permanente, et dans la littérature, qui seule peut faire que cette pensée soit pour nous.

La parole ne sert à rien, ne peut rien - pourquoi parler ? Parler, quand «je ne trouve pas davantage de lumière dans ce que j'écris que dans ma vie. Pourtant nul autre lieu n'est possible qu'entre ces deux échecs où se renouvelle un peu de l'innocence terrestre». Il faut être poète (blanchotien?) et philosophe (rimbaldien?) pour qualifier d'échec sa vie et son écriture quand on écrit comme Philippe Rahmy sur sa vie comme elle est: à qui pourrait-il parler pour dire juste ou pour dire vrai, cet homme que la douleur isole? Mais aussi, comment pourrait-il ne pas parler, lui en qui la douleur s'est incarnée comme le seul indubitable?

Partant, le livre est adressé dès son début : «Ce corps est un angle où ton regard se déchire. Dans sa plaie il vit. / La tête te fixe.» Plus d'une fois, ce «tu» fait retour, et sans que l'on décide jamais si cet allocutaire ne serait pas tout simplement le double du locuteur, nous nous sentons apostrophé. Interpellation, aussi, dans une façon de dire les choses comme elles sont : «Le pot sous mes fesses s'est renversé entre mes cuisses». Interpellation encore dans la rudesse du langage : «Le sternum est découpé pour une intervention sur le cœur qui bat un rythme de métal. Un tuyau jaune-guêpe est planté dans la gorge, il crache des antibiotiques à l'intérieur d'un ventricule».

Philippe Rahmy, dans ce «portrait de la douleur» ne peut pas dire autre chose que la douleur. Mais, à nous qui n'avons de douleurs que si petites, que peut-il nous dire qui soit simplement commensurable? Aussi le livre n'a-t-il pas à nous communiquer quoi que ce soit. Ces adresses ne sont finalement pas pour nous. Mais oui bien l'image et le rythme qui nous appellent irrésistiblement vers tout ce qui n'advient qu'ici, dans le langage de Philippe Rahmy. Nous l'accompagnons, hébétés, haletants, mais guidés par un lyrisme qui culmine dans les dernières pages.

Car ce mouvement est aussi vers la fin. Par là (son lyrisme, son rythme qui ne ressemble à pas un autre), ce livre est de la poésie : «N'as-tu jamais attendu l'ange du matin?» ou bien «Une rose se perd dans chaque baiser. Repose, repose le temps et pose ta fleur» ou encore «Voici l'étendue où la nuit ne vient jamais.» Et ce livre est sapiential - «Amour est moins fort que douleur. Depuis toujours.», «Rejoins cette plus juste personne que tu es dans la douleur» - et prophétique: «Le silence est au-dessus de la pauvreté des hommes. / Pour qui souffre, la beauté est toujours spirituelle. Heureux qui donne son assentiment à la douleur, il fait de sa mort une prière». Et plus bas: «Incise l'amour, soulage la joie, disperse au milieu des espaces la déploration comme le désir.»

C'est un livre enfin d'une tension que chaque page augmente, arquée des premières jusqu'aux dernières lignes. Livre bref, qui a pourtant le souffle et le mode d'avancer des œuvres les plus longues, Tristan und Isolde ou symphonie de Bruckner. Mais c'est fait de notations aussi, comme dans un journal intime; le fragmentaire n'est pas empêché par cet arc tendu, ni ne l'empêche, et l'on pense alors, par l'âpreté du propos et par l'âcreté du discours, à des choses, longues encore, mais qui sont habitées de raptus : Variations Diabelli, improvisations de Keith Jarrett ou peut-être de Frank Zappa.

Mais à quoi bon ces rapprochements oiseux, qui ne valent que pour celui qui les formule, si ce petit livre dense, compact, unique a tout ce qui importe, l'acceptation d'affronter le terrible vrai dans une parole à risque, la seule vraie, la parole travaillée par l'écriture: la poésie.

A bientôt, on l'espère, la poursuite d'une œuvre qui commence aussi bien!


Revue de presse (sélection)

«La maladie ressemble à celui qu'elle a frappé», écrivait Jean Reverzy dans Place des Angoisses. C'est au roman du médecin lyonnais que je pense en lisant l'ouvrage de Philippe Rahmy, lequel débute par ces mots : «Je me résous à parler puisque cela aussi sera emporté.» Etrange incipit! Le début de la fin! Par la fin. L'auteur est atteint de la maladie des os de verre. De son supplice, il a tiré ce livre. Sublime. Peut-on sublimer un supplice? Il l'a fait, simplement, écroué sur son lit sans barreaux, mais pire:
«Mon lit porte un corps à peine redressé.
Ce corps est un angle où ton regard se déchire. Dans sa plaie, il vit.»
Description clinique des interventions successives qui torturent et assistent
«Un corps d'où je peux écrire...
A force de souffrir le discours s'élabore, esprit venu sur les déplacements du ciel.
... Mon corps est un éclat de verre. Alors que j'écoute mes os se briser je perds la vue, la parole.»

Mouvement par la fin est un livre premier. Un livre unique comme j'aurais pu le dire d'Une saison en enfer quand, adolescent, j'en fus bouleversé. L'auteur tire de lui-même le champ de son expérimentation à vif comme il en tire le chant de l'enfer vécu qu'il décrypte:
«Mouvement par la fin est un visage sans traits...
Un portrait de la douleur est un récit d'absence.

L'expérience incommunicable, à la fois la plus intime et la plus partagée qui oppose celui qui souffre au reste de l'humanité mais rend identique le frère et l'étranger, la douleur me fut offerte au lieu de la vie...» Un souvenir résume l'enfance du poète: «Enfant qu'une caresse suffisait à briser, j'ai grandi sous un casque sanglé à un matelas.» Et ce mal génétique qui prolonge la croissance en survie se cristallise en la formule récurrente du titre explicitée : «Mon existence est un mouvement par la fin; je donne mon assentiment au démantèlement, le mien, qui va l'amble avec celui d'autrui et souvent plus vite que celui des choses.» [...]

Paradoxe presque inconcevable et pourtant convainquant : «... le malade fait magie de sa souffrance, il ne peut être secouru. C'est lui qui porte secours.» Elan existentiel comme preuve à l'appui : «J'aime le mal pour ce qu'il m'ôte d'irréalité...»

L'écriture s'impose tel un exorcisme, une prière en soi, en prise directe sur le corps pantelant, le mal omniprésent à jamais invaincu : «Ecris : toute parole craie porte en elle sa possibilité... Ecrire n'est possible qu'en attente d'infini.»

Il y aurait ici quelque obscénité à parler de bonheur d'écriture. Vrai et, mieux encore, unique, ce livre relate une aventure humaine immobile - le mouvement est interne -, celle de la vulnérabilité tortionnaire : «La crise finit. Les yeux crevés laissent couler l'esprit. Lampes de sang écrasées sous les blocs.» Genèse à rebours. Le corps devenu livre, telle est la philosophie de cette initiation dévastatrice par laquelle «la douleur accomplit sa mue, elle termine par le Verbe». (Ménaché, remue.net)

Pas de pathos, pas non plus de descriptions cliniques, ou alors transcendées par la précision et la violence de la langue. Pendant qu'il «écoute ses os se briser», «il pleut des barbelés». Il vit avec sa douleur comme avec une personne, un alter ego, exigeant, jaloux, qui ne lâche jamais mais sait parfois se transformer, «esprit légitime du corps qu'elle détruit»: c'est elle qui décide, interdisant toute transcendance. Mais dans les étroites limites qu'elle lui assigne, il parvient à "accéder au temps immobile d'une souffrance exprimable. (Isabelle Rüf, Le Temps)

Surgissant d'un corps cloué à un lit d'hôpital, veiné de drains, étouffé de bandages, la parole monte comme une bulle d'air pour venir éclater à la surface. «J'écris de mon corps.» Comme on écrirait de loin. Tant la douleur isole le malade du reste du l'humanité. Mouvement par la fin est le journal d'un corps souffrant, entré dans la vie par ce qui normalement l'achève : l'agonie. «La douleur me fut offerte au lieu de la vie.» Les mots s'écoulent en gouttes brûlantes jusqu'à la main qui les transcrit. Ils font mal à lire. Et pourtant, au moment où l'oppression se fait si forte, ils s'échappent soudain au grand air. «Je vois par la fenêtre ma liberté aussi joyeuse que moi.» (Lise BenincaLe Matricule des Anges)

On peut toujours, face à la souffrance des autres, adopter la politique de l'autruche, ne rien voir, ne rien entendre. On peut toujours, face à la souffrance des autres, se replier sur soi-même, fermer son esprit et son coeur et attendre à l'abri de la contagion, qu'elle s'éloigne, elle et ses noirs frissons. On peut toujours se réfugier dans les églises et dans les temples, brûler des cierges et crier grâce, donner des sous, se faire tout petit, tout petit, la souffrance, celle des autres, est un spectacle qu'on comprend mal, qu'on accepte du bout de l'âme, qu'on tolère mais pas longtemps. C'est dans l'ordre de la vie qui va, qui vient, à la merci du destin qui rit de nos misères. Seulement voilà, le destin a beau faire, il ne gagne par à tous les coups, enfin, pas totalement, et c'est pourquoi, quand par hasard il trouve à qui parler, quand la souffrance des autres devient une musique, une ode, un tableau en trompe l'oeil, alors cette souffrance, illuminée par le talent de l'homme qui s'en inspire, parvient à nous comme un cadeau qui vaut tout l'or du monde. [...] Comme le dit Jacques Dupin dans sa superbe postface : «de là, en deçà, ici, la douleur est un regard. Un regard qui se reconnaît, qui s'approfondit et s'allège quand les mots qui le traversent crissent sur le papier.» Et J.-M. Barnaud d'ajouter : «Ce livre n'est pas une leçon; il dit seulement, avec la plus grande justesse, la simplicité d'une vie rendue à son innocence, et qui s'offre fraternellement aux autres comme une main tendue, selon l'expression par laquelle Paul Celan caractérisait le don du poème.»

Mouvement par la fin, petit bouquin qui grandit l'homme, est là, à la portée de main, à portée de coeur, précieux lorsque l'esprit envahi par la brume se fait des idées noires pour par grand-chose au fond et des fois même pour rien. C'est, je le répète, venant d'une vie qui se déséquilibre, un fabuleux cadeau que nous fait Philippe Rahmy: «Souffrance ou miracle de beauté? Présence du réel dans les vagues et par-dessus l'étendue, le phare, force vacante et destinée. La nuit tourne avec le ciel, emportée par ses rayons, l'infini dans cette seule étoile et toute la douleur.» (Michel Guillon, Nord-Est Hebdo)