Sous l’aile de la Petacci

Gilbert Pingeon

«Il faut prévoir. Etre prêt!» affirme papa en séparant la pelure de sa rondelle de saucisson avec le couteau et la fourchette – moi j'utilise les doigts. «Prêt à quoi?» demande maman qui dépose une portion de haricots dans l'assiette que je lui tends. Ce sont des haricots séchés, qui ont trempé toute la nuit avant d'être cuits. Mes préférés. Ils sentent le foin. J'avale le parfum de la campagne. En comparaison, les haricots frais n'ont aucun goût de paysage. «Prêt au pire!» dit gravement papa, qui ajoute à mon intention: Aurélie, tiens ton couteau comme il faut, tu vas te couper! Tu veux parler de ton père? dit maman. Oui. Tu verras. Il s'en sortira. Il va encore tous nous étonner. Non. Pas cette fois. Je te trouve bien pessimiste. Réaliste. Et tu estimes que c'est un bon sujet de conversation pour la petite pendant le repas? Aurélie a le droit de savoir. Elle aime beaucoup son grand-père. Elle est assez grande pour saisir la réalité. N'est-ce pas ma puce? C'est le moment de montrer à quel point je suis raisonnable et quelle excellente mémoire je possède. Je me souviens parfaitement de l'expression que papa a utilisée l'autre jour. J'annonce fièrement: Grand-père est au bout du rouleau!

Critique

par Brigitte Steudler

Publié le 21/06/2007

Parmi les parutions récentes figurent plusieurs romans évoquant la difficile réalité des rapports filiaux et parentaux. Dans ce registre, le dernier roman de Gilbert Pingeon Sous l'aile de la Petacci, sorti en fin d'année passée, est particulièrement intéressant.

L'auteur neuchâtelois s'y sert de la disparition — à dix ans d'intervalle— de sa mère et de son père pour élaborer un roman particulièrement bien construit, dans lequel aucune des questions existentielles qui surviennent au franchissement de cette douloureuse étape n'est esquivée. Le ton adopté, un brin désabusé ou carrément mordant, se distingue également dans l'évocation de l'empreinte laissée par des relations filiales hostiles d'un côté et totalement indifférentes de l'autre.

D'entrée de jeu, le narrateur de Sous l'aile de la Petacci avoue sa détestation pour sa mère, «être que j'ai toujours peiné à chérir – que j'ai même détesté à ma grande honte». Lorsque celle-ci vient enfin à décéder, atomisée par la maladie d'Alzheimer, son fils ressent un si grand vide et se sent si perturbé qu'il opère de brusques changements dans sa vie professionnelle et sentimentale. Enseignant lassé par la fréquentation d'adolescents «goinfrés d'abondance, marionnettes manipulées par les modes et progressivement gagnées par la séduction de la violence-spectacle», il devient correcteur d'imprimerie dans un journal régional. Il quitte son épouse, prenant soudainement conscience de l'impossibilité de finir ses vieux jours aux côtés d'une femme de son âge. Le narrateur choisit de partager sa vie avec une femme jeune, si jeune qu'elle pourrait tout à fait être sa fille. Qu'à cela ne tienne: après avoir, des années durant, refusé «toute idée de paternité au nom de l'éthique, la philosophie et d'un avenir soi-disant sans issue» le narrateur, régénéré, comme rajeuni par la fréquentation de cette femme d'un autre âge, accède à son désir de procréer.

Son nouveau cadre de vie planté, le narrateur aborde alors ce qui constitue le thème central de son propos: comment digérer le choc causé par la disparition de son deuxième parent, sachant qu'il est enfant unique, et comment revenir sur les étapes qui ont précédé son progressif effacement. Pour faire revivre au lecteur cette longue épreuve de deuil et de confrontation avec la vieillesse d'abord, la mort certaine ensuite, Gilbert Pingeon choisit d'opposer le regard de son narrateur à celui encore tout neuf de sa jeune enfant Aurélie, âgée de sept ans. Il pousse l'artifice au point de faire de la fillette un second narrateur: usant de la première personne du singulier, l'écrivain restitue ses propos rédigés dans l'esprit d'une jeune enfant. La mise à distance introduite par ces différents niveaux de réflexion n'empêche pas le narrateur de s'étendre sur le vif ressentiment qu'il nourrit à l'égard de ses parents, en particulier lorsque ceux-ci concernent les rapports entretenus avec sa mère: «elle n'était guère câline, me giflait au moindre prétexte, comme si elle se vengeait de quelque chose dont j'étais la cause visible, jusqu'à un âge où, normalement, l'adulte accompli se doit de respecter l'adulte en formation.» La vision neuve que l'enfant apporte par son regard encore vierge de tout pré-supposé modifie cependant l'analyse que le narrateur applique à l'ensemble des événements qui ont marqué négativement les vingt premières années de sa vie. L'introduction de ce prisme permet à Gilbert Pingeon d'élargir sa réflexion à des thèmes de société, tel notamment le placement en institution des personnes âgées dans nos sociétés.

Un autre atout de ce roman, dont on a dit qu'il était le plus autobiographique de l'écrivain, est d'obliger les lecteurs que nous sommes, à dépasser quelques préjugés relatifs aux relations intergénérationnelles, et notamment à la problématique soulevée par les différences de génération plus coutumières dans les familles recomposées. Enfin, ce texte pousse les lecteurs à s'interroger sur la place désormais très grande — démesurément importante — accordée aux enfants dans une société d'adultes que la vieillesse effraie par-dessus tout, que l'idée même de la mort angoisse tellement. A découvrir et à méditer, assurément.