La Fanée

Thomas Sandoz

«Un jour, elle perd l'équilibre. Elle tente de s'agripper aux murs de pierres sèches, mais ses ongles s'échaudent au grain du calcaire. Ses traits se figent dans les gravats d'une existence qu'elle ne comprend plus.»

Comment faire sentir avec des mots de tous les jours la détresse d'une adolescente qui, justement, ne trouve pas les mots qui pourraient peut-être la sauver? Comment décrire l'impossibilité de parler, de se parler, d'un père et d'une fille? Un semblant de quotidien bien ritualisé et rythmé laisse croire, à tort, qu'ils peuvent vivre dans l'ignorance de la tristesse, du passé et du regard des autres.

Critique

par Brigitte Steudler

Publié le 20/02/2009

Un jour, elle perd l'équilibre. Elle tente de s'agripper aux murs de pierres sèches, mais ses ongles s'échaudent au grain du calcaire. Ses traits se figent dans les gravats d'une existence qu'elle ne comprend plus. Impassible au bord des champs, elle remplit ses poumons des vapeurs de gasoil que les tracteurs dispersent dans un ciel fatalement bleu. Elle se gonfle de mort jusqu'à la nausée. Elle veut se jeter sous les dents des faucheuses mécaniques. S'entourer d'un suaire tressé de ces graminées qui foisonnent ici, se faire chiendent pour survivre aux ruminants qui l'encerclent. Elle cueille des trèfles dont elle suce longuement la tige. L'amertume la tient éveillée dans ce cauchemar que le poison juteux rehausse. Dans ses tempes bat la confusion.

La lame ne tremble plus, elle peut appuyer. Elle sent le craquement de l'os, la résistance des chairs. La douleur est presque absente. D'un coup sec, elle traverse la phalange, puis retire le canif qu'elle jette au loin. Hurlant sans voix, elle roule dans l'herbe, tournoie sur les cailloux, macule ses cheveux de terre sombre. Couchée sur le dos, elle regarde les sapins crever le ciel. Son pays, ses enfers.

En rédigeant les toutes premières lignes de La Fanée, Thomas Sandoz énonce en quelques phrases son projet: suivre la lente et inéluctable descente aux enfers d'une jeune fille que son environnement tient enfermée au plus profond d'elle-même. Ce qui impressionne d'emblée c'est le rôle majeur que l'auteur attribue à l‘environnement naturel dans lequel évolue son personnage, soit les montagnes et pâturages du Jura. L'austérité des paysages, la rudesse du climat imprègnent fortement ce récit écrit sans dialogues, sous la forme de courts paragraphes.

En pénétrant dans l'univers de cette adolescente, le lecteur découvre une région dans lequel vivent deux mondes que tout sépare et qui ne se parlent pas; celui des autochtones qui sont paysans et s'occupent de la terre et celui des ouvriers qui travaillent dans les deux usines ayant survécu à la crise horlogère. «Dans ces contrées, on résiste par le foin ou la micromécanique, on se nourrit de saisons ou de millisecondes. Les jalousies sont aigres et les ouvriers traités de lâches.» D'elle, puisque c'est ainsi qu'elle apparaît, anonyme et sans prénom, nous apprenons qu'elle vit seule avec son père, lequel, «a perdu l'usage du coude quand il était tunnelier quelque part dans le sud d'un autre pays» et qui, pour gagner sa vie désormais, s'épuise dans l'une des deux usines agonisantes de la région. De sa mère, partie un matin d'hiver, elle «a de moins en moins de souvenirs, juste quelques pièces d'un puzzle usé, définitivement incomplet.» Encore écolière au début de ce récit, le lecteur accompagne la fanée sur le chemin de sa lente désintégration physique et psychique entraîné presque malgré lui par la beauté poétique de l'écriture de l'auteur. Commençant par être renvoyée de son école pour cause de comportement inadapté, nous assistons aux errances de cette adolescente que l'on voit être enfermée dans un profond mutisme, comme marquée au fer par l'incommunicabilité caractérisant en tout premier lieu la relation à son père. De ces brefs épisodes éclairant les pans d'une vie solitaire se dégage une détresse profonde, laquelle n'ira qu'en augmentant comme mue par une fatalité que l'auteur suppose être inhérente à cette région de moyennes montagnes.

La violence s’incruste dans la vie de la fanée, rythmée par le hasard de rencontres survenues lors de fêtes abondamment arrosées. Battue, violentée, mise enceinte contre son gré, celle-ci continue de s'automutiler avec une détermination difficilement compréhensible mais que par son écriture, Thomas Sandoz arrive à sublimer. Superbement illustrée par Catherine Louis et magnifiquement mise en page par l'éditeur, La Fanée se lit d'un trait, presque en apnée, tant le propos est vif et douloureux. A découvrir absolument, tant l'écriture de cet écrivain neuchâtelois, par ailleurs psychologue de formation et épistémologue, subjugue, et, tant la teneur sombre de ses propos interpelle.