Les Carnets de Johanna Silber

Jean-Michel Olivier

Ecriture fine et déliée, Jean-Michel Olivier apporte ici une nouvelle pierre à l'histoire de sa bien connue chanteuse de cabaret et d'opéra des années trente. Les carnets de Johanna Silber font suite à son roman Le voyage en hiver, paru en 1999.

(Présentation du roman, éditions L'Âge d'Homme)

Critique

par Francesco Biamonte

Publié le 12/01/2006

Avec les Carnets de Johanna Silber, l'oeuvre de Jean-Michel Olivier évolue dans la cohérence. On retrouve dans ce bref livre l'essentiel des préoccupations de l'auteur nyonnais: l'absence, l'origine insaisissable, sortes de trous noirs aspirant certains êtres vers eux-mêmes et les brûlant. L'art, ici, est à la fois un mouvement de quête, de recherche de cette origine perdue, et une fuite. L'époque du récit, ce sont les années 1930 à 1950, période chère à l'auteur, qui aime, on le sait, organiser des rencontres entre l'histoire personnelle de ses personnages fictifs (avatars de son moi) et la grande histoire politique et intellectuelle du XXème siècle. La forme d'écriture que choisit Olivier dans ces pages, c'est la collection de fragments. Les notes du journal de la cantatrice Johanna Silber donnent ainsi à lire des éclats du personnage qui les écrit, et l'on se retrouve, comme elle, devant des morceaux brisés d'une vie que l'on ne parvient pas à recoller, à retenir. La tragédie de l'identité impossible et de l'égarement existentiel sont ainsi au coeur de ce livre.

Beaucoup de points communs relient donc Les Carnets de Johanna Silber à L'Enfant Secret, le précédent roman de Jean-Michel Olivier, couronné l'an dernier par le Prix Dentan. Alors que la photographie était au coeur de L'Enfant Secret, c'est ici le chant lyrique qui dessine la ligne de vie et de passion de Johanna Silber. Diva au charisme immense et à la voix bouleversante, «la Silber» apparaît comme un être à la fois extraordinairement intense et fragile, correspondant au type romantique de l'artiste maudit, à la différence notable que son succès et sa renommée sont à la mesure de son talent. Elle donne tout, et trop, sur scène, y brise souvent son corps et sa voix («Comment s'engager à donner chaque soir ce qui vous fait défaut» s'interroge-t-elle, parlant ainsi de cette voix de soprano qui ne lui appartient pas vraiment, et aussi bien d'elle même). C'est pourtant le chant seul qui donne une cohérence à sa vie, excessive en passion, en sexe et en alcool. Ces éléments se rejoignent dans le crime (elle-même écrit ce mot) d'un inceste avec son frère très aimé, duquel naîtra un enfant. Incapable de l'assumer, Johanna laisse le petit Mathias à une nourrice, ne retourne le voir que rarement, et fuit à chaque fois, ou se fait chasser par cet enfant qui ne la reconnaît pas et par la nourrice, qui lui en veut. C'est l'un des points très réussis du livre: la culpabilité et le désir irrépressible de se consacrer à son art sans aucune retenue se mêlent de manière inextricable. L'on ne saurait dire laquelle de ces deux raisons l'éloigne davantage de son rôle de mère, et l'on interroge le texte sans juger le personnage. Johanna Silber, elle, juge dans ses notes les crimes politiques du nazisme triomphant sans parvenir à affronter son propre crime.

Le rôle de la musique dans le livre est lui-même ambigu: flamboiement aussi précaire que divin, elle est incapable de résister au triomphe du mal, et consume ceux qui se consacrent à elle: le frère de Johanna, Théo, sorte d'avatar de Schumann, est un génie de plus en plus habité et tourmenté par la musique. Il sait quel danger elle représente et veut interdire à Johanna de chanter (on peut penser à l'Antonia des Contes d'Hoffmann). Théo reçoit quant à lui sous dictée mystique la musique qu'il doit écrire, mais le paie de sa raison et de souffrances immenses. Quant à Johanna, après la guerre, elle tentera de revoir son fils. Le rendez-vous sera manqué, après quoi le courage de Johanna lui manquera à nouveau. La fin, ouverte, suggère à la fois le départ, la fuite et le suicide. Tandis que les feux de l'opéra jaillissaient dans la première moitié de sa carrière, éclairant le parcours de la Silber de ses figure mythiques au sens propre (Salomé, Norma,Š), elle ne chante plus guère dans les dernières années que le Voyage en hiver de Schubert et sa sombre intimité, et c'est la tristesse indicible de la fin de cette oeuvre qui détermine l'atmosphère de froid, de solitude et de désolation des dernières pages.

En 1994, Jean-Michel Olivier publiait Le Voyage en hiver, où Mathias Silber, le fils inassumable de Johanna, partait à la recherche de sa mère dans l'Allemagne des années cinquante. L'auteur avait alors expliqué dans un entretien avoir écrit un récit à deux voix, celles de Mathias et de Johanna, et avoir ensuite conservé seulement le récit de Mathias. Nul doute que le matériau restant a été largement retravaillé pour parvenir au résultat récemment publié par l'Age d'Homme, et l'on peut mesurer l'évolution de Jean-Michel Olivier en comparant les deux textes. Les Carnets de Johanna Silber sont un livre à notre sens bien plus réussi. D'abord par le personnage énigmatique et attachant de Johanna, beaucoup plus incarnée que le Mathias du Voyage. Le choix de donner des fragments de carnets est en outre bien plus efficace que l'option narrative du Voyage en hiver, ou Mathias racontait au passé la recherche de sa mère et la découverte par trop fracassante du crime dont il était né: Les Carnets de Johanna Silber reprennent et développent l'écriture par fragments, par instantanés, qui avait atteint avec l'Enfant secret un stade de maîtrise et de personnalité nouveaux. Enfin, l'inceste n'est pas ici la révélation ultime du livre comme il l'était dans le Voyage en hiver. Il est au coeur du livre, plutôt à son commencement, mais ne prend que la place très limitée que Johanna Silber veut bien lui donner. C'est ainsi que Jean-Michel Olivier fait parler bien davantage l'énigme des êtres, qui fonde son récit et son oeuvre.

Revue de presse (sélection)

[…] Mais ce n'est pas comme roman historique que s'impose ce livre totalement haletant, enflammé, incantatoire et désespéré. Ou alors pourrait-on le lire comme la métaphore d'un monde qui s'écroule totalement dans la barbarie. À 23 ans, Johanna Silber poursuit une brillante carrière lyrique. Et pourtant débute un homérique corps-à-corps musical. Car la musique l'abandonne, sa voix la trahit. Exilée, elle souffre de l'absence de son frère Théo adoré – c'est un doux euphémisme... – et de son fils Mathias. Mais elle se laisse glisser dans le glamour hollywoodien. En vain. Le film ne se terminera jamais... Cet exil, c'est le terrain d'une lente schizophrénie. […] L'étrangeté intime. Voilà ce qui flamboie et dévore Johanna Silber. "Mon âme est un théâtre en flammes." Impitoyablement, tout peut se consummer en un être. Se retirer, partir en cendres. Impitoyablement la musique finit par étouffer la cantatrice. Et seul résonne le chapelet aigrelet du Voyage en hiver de Schubert. Impitoyablement les êtres se perdent dans les brouillards et les nuits du temps. Un livre fulgurant dont les rythmes hachés et la... musique vous restent en tête. (Jacques Sterchi, La Liberté, 24.12.2005)

"Que peut la musique en un temps de misère?" Cantatrice illustre à l'orée du nazisme, la Silber passera par Aix-les-Bains, Salzbourg et Hollywood avant de décrocher. Jean-Michel Olivier a osé la folie, l'alcool et l'inceste. Après tout, nous sommes à l'opéra. Le roman est à lire en résonnance avec son Voyage en hiver, ressorti en poche. (ed, Tribune de Genève, 12.12.2005))