Critique

par Anne Pitteloud

Publié le 13/07/2010

Ancienne journaliste économique, diplômée en criminologie, Catherine Lovey s'est spécialisée en criminalité financière et aime la Russie: pas étonnant que Mikhaïl Khodorkovski l'intéresse. Comment l'homme le plus riche de Russie a-t-il pu être envoyé dans une colonie pénitentiaire au fin fond de la Sibérie, alors qu'il avait les moyens financiers de s'en tirer? Qu'il ait raison ou tort, qu'il soit bon au mauvais, là n'est pas la question: l'ex-PDG de la compagnie pétrolière Ioukos est pour l'auteure une figure sacrificielle dans la tradition russe – et un anachronisme total. C'est autour de la figure du milliardaire déchu que tourne ainsi son troisième roman, paru cet hiver: l'oligarque fascine son héroïne Valentine, une écrivaine qui décide de partir sur ses traces malgré l'incompréhension et les mises en garde de ses amis.

Un Roman russe et drôle inscrit dans son titre la dimension du rire, nécessaire pour contrebalancer l'angoisse liée au sujet: de fait, Catherine Lovey instaure avec ses personnage une distance qui permet l'ironie, dans ce style particulier qui allie humour et mélancolie et que l'on avait déjà eu l'occasion de savourer dans ses deux précédents romans. L'Homme interdit et Cinq vivants pour un seul morts mettaient en scène, eux aussi, des personnages en route vers un ailleurs, exilés intérieurs lancés dans des enquêtes aux allures de quêtes intimes au fil desquelles ils finissaient par s'égarer. Dans Un Roman russe et drôle, c'est littéralement qu'on perd Valentine: après un début à la première personne, sa voix disparaît tandis que le récit est pris en charge par les lettres que Jean, son meilleur ami venu la trouver à Moscou, échange avec une certaine Ioulia chargée de coordonner les recherches. De Khodorkovski, il n'est dès lors plus question, et la fascination de Valentine pour l'oligarque devient périphérique, reléguée elle aussi dans la lointaine Sibérie. Sa disparition évoque par ailleurs celle des millions de gens engloutis par les camps, inscrivant au cœur du texte la perte et l'absence – ici littérale, davantage existentielle dans L'Homme interdit par exemple.

Catherine Lovey a fait le voyage de Sibérie pour s'imprégner des lieux, mais la contrée est peu présente dans son roman, si ce n'est dans les quelques lettres envoyées par Valentine. Celle-ci se confronte surtout à un pays dont elle ne parle pas la langue, comme Jean dans Cinq vivants pour un seul mort , qui se retrouvait seul en Finlande. On se demande ce que ces personnages en perdition peuvent avoir en commun avec l'auteure d'origine valaisanne, dont la formation donne une image si rationnelle. Dans tous ses romans pourtant, ses personnages perdent pied, s'échappent et lui échappent, finissent par glisser hors champ, le tout s'accompagnant d'un questionnement sur le langage et sa capacité à dire la réalité. Lovey soulève en effet dans ses textes d'obsédantes questions sur la force des mots et l'illusion de maîtrise qu'ils donnent, distillant ses interrogations en filigrane de l'intrigue comme autant d'indices. Jusqu'où les mots disent-ils la vérité, peuvent-ils refléter une émotion? Est-on différent dans d'autres mots? La langue maternelle serait-elle aussi une langue étrangère? Qu'est-ce qu'écrire un roman? Ici, Valentine se demande où est passé le vocabulaire pour dire l'angoisse et constate que notre époque utilise les mots pour vendre; là, les langues étrangères permettent d'éclairer d'autres facettes de soi, d'exister dans d'autres sons, d'autres nuances. Le langage apparaît ainsi comme le lieu même de l'expérimentation, un laboratoire où l'auteure plonge ses personnages pour voir comment ils se débrouillent, une sorte de bain duquel ils surgissent en même temps que l'histoire, portés par des mots fragiles et incertains, liés au travail sur le rythme et les sonorités.

Ce langage questionné s'oppose au credo que l'on peut tout maîtriser. Catherine Lovey défend justement une multiplicité de visions, de perspectives et de vérités possibles. A cet égard, la scène qui ouvre Un Roman russe et drôle est extraordinaire: s'y mêlent et s'y juxtaposent les paroles à bâtons rompus d'amis un peu ivres qui discutent autour d'une table, un soir d'été; dans ce patchwork de voix décousues, ce qui est important est noyé au milieu de propos insignifiants, de répétitions, de phrases surgies d'autres conversations, d'impasses – les gens ne s'écoutent pas –, le tout sur un rythme à la fois fluide et magistralement tenu. Une parole kaléidoscopique qui tente de cerner une vérité fuyante et suggère que dans l'écriture aussi, tout contrôler est illusoire, et grande la prise de risque.

Note critique

Le troisième roman de Catherine Lovey, ancienne journaliste économique et diplômée en criminologie, tourne autour de la figure de l’oligarque russe Mikhaïl Khodorkovski. L’ex-roi du pétrole envoyé en Sibérie en 2004 la fascine, à l’instar de son héroïne Valentine, une écrivaine qui décide de partir sur les traces du milliardaire déchu. Dans L’Homme interdit et Cinq vivants pour un seul mort, l’auteure d’origine valaisanne mettait en scène des personnages en route vers un ailleurs, exilés intérieurs lancés dans des enquêtes aux allures de quêtes intimes au fil desquelles ils finissaient par s’égarer. Dans Un roman russe et drôle, c’est littéralement qu’on perd Valentine : après un début à la première personne, sa voix disparaît et le récit est pris en charge par les lettres que Jean, son meilleur ami, échange avec une certaine Ioulia chargée de coordonner les recherches. Avec ses personnages qui s’échappent et lui échappent, Lovey semble signifier que tout contrôler est illusoire, dans la vie comme dans l’écriture où grande est la prise de risque : le langage est ici le lieu de l’expérimentation et les mots, fragiles et incertains, offrent une multiplicité de visions et de vérités.

(Anne Pitteloud, Viceversa Littérature 5, 2011)