Entretien avec Catherine Lovey

par Carole Wälti

Publié le 03/06/2008

Lors des Journées littéraires de Soleure, vous avez dit être une autre personne quand vous écrivez. Après L'Homme interdit en 2005, Cinq vivants pour un seul mort a paru au début de l'année. Dans quelle mesure vous sentez-vous écrivain aujourd'hui ?

Dans la société actuelle, on vous considère comme un écrivain dès que vous avez écrit un livre ou deux. Pour ma part, je pense qu'on peut se déclarer écrivain seulement à la fin de sa vie, si on a vraiment écrit. En ce qui me concerne, j'ai écrit depuis toute jeune, mais je n'en ai d'abord rien fait. Arrivée au début de ma vie d'adulte, à 24 ans, j'ai détruit ce que j'avais écrit jusque-là, d'une part parce que je trouvais que mes textes — qui étaient des sortes de recherches de l'absolu — n'avaient pas assez de vie, d'autre part parce que j'estimais que je n'avais pas ma voix d'écrivain. Or avoir ma propre voix est une ambition que j'ai toujours eue. Seulement dans ces textes, je sentais très clairement l'influence des auteurs qui m'avaient marquée. Aujourd'hui, ils m'influencent toujours, mais dans l'exigence que je vois quand je les relis.

Comme la plupart des auteurs, vous êtes donc avant tout une grande lectrice ?

Je suis en effet d'abord quelqu'un qui a beaucoup lu, ceci depuis l'enfance. Dans ma famille — une famille paysanne — il n'y avait pas de bibliothèque, mais j'avais deux oncles qui étudiaient dans un collège catholique à Lausanne. J'allais m'approvisionner dans leur bibliothèque, ou dans celle de la paroisse, lisant tout ce que je trouvais, sans que cela soit forcément adapté à mon âge: Mauriac, Gide, des livres sur la vie des saints ou des Delly que les femmes lisaient dans le village. Beaucoup d'auteurs russes, comme Tchekhov ou Gogol, m'ont aussi marquée.

A Soleure, vous avez également évoqué Corinna Bille…

Oui, j'ai souhaité rendre un hommage à Corinna Bille lors des 30èmes Journées littéraires de Soleure. Je l'ai découverte à l'adolescence. A l'époque, j'avais lu tout ce que j'avais pu trouver d'elle. Le fait qu'elle était femme et qu'elle écrivait m'avait beaucoup impressionnée, d'autant qu'elle vivait en Valais, tout près. C'est resté pour moi quelqu'un d'important, pas forcément pour le côté fantastique de ses contes, mais parce qu'elle avait osé prendre la plume et vivre pour l'écriture.

Jean, le personnage principal de Cinq vivants , n'accepte pas la mort de son ami. Sa révolte passe par l'écriture : narrateur de la première partie du roman, il se met à écrire des lettres dans la dernière partie, alors même qu'il est en train de perdre la vue. L'écriture l'éloigne donc des autres, le met en danger. A quel point est-ce lié à votre propre expérience ?

Pour le moment, je ne sais pas. La question d'être étranger à soi-même et à ce monde est évidemment liée à ma vie en bien des points. Mais je n'aurais jamais pensé que cela puisse ressortir dans mon écriture. Je ne m'en suis pas rendu compte en écrivant. Cela ressort lorsque c'est analysé par d'autres.
Il est vrai que quand vous êtes dans les livres très jeunes, vous souffrez d'une sorte de passion qui n'est pas normale. Pour la majorité des enfants et des adolescents, la littérature n'est qu'une branche obligatoire. Moi, je n'ai jamais cessé de lire, depuis l'enfance et aujourd'hui encore, je suis une lectrice vorace, qui lit par exemple en cuisinant ! Pareil avec l'écriture. J'ai ressenti très tôt que cela m'amenait à avoir une vie différente, et quelque part insensée, par rapport à mes camarades. Le danger, je l'ai donc ressenti très tôt.
En fait, il y a deux aspects : l'écriture est pour moi d'abord une liberté énorme, mais c'est aussi un très grand danger car on ne sait pas où on va — et on va très loin — dans la réflexion sur l'être humain, sur la vie. Cela peut vous déséquilibrer profondément, vous mettre hors de la vie, alors que dans la société, tout concourt à ce que vous restiez dans le maîtrisable, le rationnel.

Justement, vous créez des univers romanesques où la limite entre la raison et la folie est très floue et où un personnage s'enfonce dans sa propre conscience à l'instar de ce qui se passe dans les récits fantastiques. Quelle est la part de technique dans votre écriture ?

C'est consciemment que je n'ai pas voulu faire d'études littéraires car cela m'aurait empêché d'écrire. En fait, c'est d'abord l'instinct qui me conduit. J'écoute une sorte de rythme intérieur et j'attends de sentir. Je travaille absolument chaque phrase, que je réécris ensuite plusieurs fois de suite. Mais en même temps, c'est une écriture instinctive, selon moi, au sens où je ne contrôle pas mes personnages. C'est eux qui avancent, c'est eux qui décident, c'est eux qui font et c'est eux qui disent. Quand je les suis, il y a une écriture, disons un style A, qui est un style très libre. Quand cela est écrit, je retravaille l'écriture des dizaines de fois, en m'arrêtant sur chaque mot, mais en ne changeant pas le fond. Si les personnages disent des choses que je ne comprends pas, je ne vais pas clarifier leurs propos. Si un sujet s'impose, et a surtout assez de force pour s'imposer longtemps, je ne discute pas cela et je ne veux pas savoir où cela m'amène.

Votre référence à ce rythme intérieur nous ramène au premier titre que vous aviez choisi pour votre roman Allegro ma non troppo 

C'est le titre qui s'est imposé lorsque j'écrivais ce texte, à cause du tempo qui m'a guidée et aussi par l'effet d'ironie. J'ai un regard assez ironique sur les choses et sur la vie. Et ce regard quelque part me trahit. Je suis certaine que l'écriture est profondément marquée par la personne qui écrit, même s'il y a une grande distance. Par exemple le fait d'avoir travaillé dans des domaines qui sont très différents de la littérature, comme le journalisme économique et la criminologie, me donne une distance que je n'aurais pas si j'avais fait des études littéraires ou si j'écrivais en étant tout le temps dans le milieu de la littérature.

Vous avez une formation en criminologie et le titre de votre livre peut faire penser à celui d'un polar. Mais on est en même temps bien loin du roman policier classique. Quelle était au juste votre intention par rapport à ce genre ?

Ecrire du policier n'est pas du tout un but. Mais dans la vie de tous les jours, j'ai tendance à poser beaucoup de questions sur des choses très anodines, et à ajouter toujours des ‘et si…'. En général, je trouve que les gens prennent très facilement les choses pour argent comptant, une attitude qui ne m'est pas du tout familière. On m'a beaucoup interrogée sur cette question du polar/pas polar. Cela provient je pense de mon habitude de faire des mystères avec les choses les plus triviales. Je n'ai pas besoin d'inventer des crimes extraordinaires ou des situations sanglantes. Au contraire, j'ai horreur des auteurs qui décrivent le crime en voyeurs et insistent sur le côté macabre. Pour ma part, je trouve qu'il y a du mystère dans le geste le plus banal ou la journée la plus quotidienne.
Pour moi, le polar ne s'arrête pas au crime et la littérature policière n'est pas forcément de la littérature de bas étage, même s'il faut bien sûr trier le bon grain de l'ivraie. Dans un pays nouveau ou en vacances, je me renseigne toujours sur la littérature policière et j'achète les auteurs que l'on me recommande car les écrivains de polar peuvent vous donner à sentir un pays à travers la gestion du crime et de la différence. Ils touchent souvent à des questions humaines extrêmement profondes et sensibles.
Quant à la criminologie, on y cherche toujours la preuve finale, rassurante, celle qui explique les actes des criminels. Mais vous pouvez ne pas vous satisfaire de cette démarche-là. Il reste toujours des questions, des zones d'ombre qui nous ramènent à notre condition humaine. Dans ce sens, j'aime traiter des thèmes qui sont profondément existentialistes.