Le Fils du lendemain

Jean Bernard

«Celui qui est né de travers se sent singe, fils-singe, et se retient parfois au milieu d’une phrase de ne pas pousser des cris de singe. Il trouve ses racines dans les grimaces et les facéties de ses plus lointains ancêtres et rôde volontiers autour de leurs cages. »

Ce roman raconte le vertige identitaire d’un homme à la recherche de son père biologique. Le Fils du lendemain dit d’une manière à la fois brûlante et distanciée, grave et légère, le poids de ces indicibles et banales vérités dissimulées au cœur des familles unies ou désunies.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Entretien avec Bernard Jean

par Brigitte Steudler

Publié le 13/07/2006

Dès les premières pages dans Le Fils du lendemain vous évoquez les tourments et la suspicion qui a tôt fait de vous convaincre de n'avoir pas le même père que votre frère aîné. Assailli par ces doutes, ceux-ci se sont insinués en vous au travers d'une voix intérieure s'immiscant dans les plus intimes de vos gestes et que vous assimilez à la présence d'un singe. Comment pensez-vous avoir réussi à vous débarrasser de cette insidieuse et obscure présence?

Il est intéressant et déroutant de percevoir un «singe en soi». C'est un voyage intime qui peut vous mener loin et doit vous conduire vers un rivage au risque du naufrage. Je suis parvenu à une réponse assez claire pour vivre en paix avec ce singe devenu homme même s'il reste enveloppé d'un épais brouillard. De plus, j'ai toujours aimé les singes.

En quoi l'écriture de votre récit a-t-elle contribué à faire taire aussi définitivement que possible cette angoisse existentielle en vous?

Bien sûr, je me sens plus léger depuis que j'ai débusqué le non-dit de ma naissance par la seule force de mon intuition vérifiée dans les pipettes d'un institut. Quant à l'angoisse existentielle elle me semble liée au fait même d'exister. J'espère qu'il m'en reste assez pour poursuivre mon voyage en littérature. La littérature a pour fonction de parler de l'humain en vérité, de nous en apprendre plus sur qui nous sommes.

Au fil des pages qui vous amènent à nous narrer avec une rare et émouvante précision cette journée au terme de laquelle vous réussissez enfin à vous pencher sur la tombe de votre vrai père, avez-vous longuement dû rédiger et revenir sur ce texte dont la très grande réussite tient à qu'il défile devant nos yeux à toute allure? Ou alors l'ensemble porté en vous depuis de nombreuses années s'est-il subitement (et pour ainsi dire à votre insu) ordonnancé entre vos mains?

C'est un texte très travaillé. Je ne suis pas intéressé par l'étalage du moi mais par la création d'une œuvre littéraire, quelle que soit la part de l'autobiographie.

Dans ce récit restituant cette douloureuse et difficile expérience pouvez-vous revenir plus longuement sur ce constat posé sur le mode interrogatif dans les pages 50-51 «Les fils du lendemain sont-ils appelés comme le Christ à quêter l'amour dans le martyre?» et nous expliquer ce que précisément vous entendez par cette question?

Un évangile selon Bernard Jean dirait à peu près ceci sur la naissance de Jésus. Devant l'inconcevable grossesse de Marie, Joseph, bouleversé, leva les bras au ciel. Oui, dit-elle, soudain très inspirée, je suis enceinte des œuvres du Saint Esprit et mon enfant sera le Fils de Dieu. La vérité de l'infidélité de Marie aurait couvert Joseph d'une telle honte et d'un tel ridicule qu'il ne put faire autre chose que d'endosser cette paternité née d'une douloureuse abstinence. Dès que Jésus fut en âge de comprendre, Joseph lui dit la vérité sur sa naissance: en vérité, il était né d'un père inconnu que Marie prétendait être Dieu lui-même. Contrairement à Joseph, Jésus croyait sa mère et c'est ainsi qu'un intrus, un enfant non désiré, imagina et souffrit le récit de la Passion.

Je veux dire qu'un vide identitaire du côté du père induit, me semble-t-il, une tendance au délire mystique. Dans le roman, cette tendance est illustrée par l'intrusion de Lear-Rael, ex-enfant abandonné par son père, dont il n'a jamais rien su, et qui a inventé une drôle d'histoire selon laquelle il se présente comme le demi-frère de Jésus et se fait le messager des Elohims, des extraterrestres dont nous serions les descendants. Sans être athée, je me suis toujours gardé de sombrer dans les mystiques des fils du lendemain. Ma Passion, c'est l'exploration littéraire au centre des mille possibles.

Enfin, et paradoxalement pour conclure, pourquoi avoir choisi de mettre en exergue un extrait de Lettre au père de Franz Kafka élevant le fait de fonder une famille au rang de la plus haute réussite qu' un être humain puisse atteindre?

Je suis un grand admirateur de Kafka. Sa Lettre au père n'est en fait jamais parvenue à son destinataire et a été publiée bien après sa mort. Il avait des rapports très difficiles avec son père, un mélange d'admiration et d'aversion. Kafka ne se sentait pas capable d'assumer une paternité et je suis persuadé que la phrase citée en exergue est totalement sincère. Il est difficile d'être un homme et plus encore d'être un père parmi les hommes. «Accepter tous les enfants qui arrivent, les faire vivre dans ce monde incertain et même les guider un peu», je suis convaincu, avec Kafka, moi qui suis père trois fois, que c'est une des plus hautes réussites à laquelle un être humain puisse parvenir.

Pourquoi avoir choisi de publier d'abord ce livre sous pseudonyme puis sans apparent problème de votre part accepter de vous laisser dévoiler aussi facilement? Cela est-il induit par le type de travail psychologique que vous avez réussi à mener à terme pour enfin vivre libéré de ce poids? et sinon dans quelle mesure referiez-vous de même?

Le narrateur du Fils du lendemain s'appelle Trellert et l'auteur s'appelle Bernard Jean. Mais Jean-Bernard Vuillème n'est pas mort. Il ne veut pas se cacher. Il assume à juste titre la paternité du personnage et celle de l'auteur. La question se pose encore de savoir comment il signera à l'avenir.

Revue de presse (sélection)

Avec Le fils du lendemain, paru sous pseudonyme, Jean-Bernard Vuillème donne le plus personnel; existentiellement, le plus engagé, et, littérairement, le plus accompli de ses livres. «Je me suis façonné dans le malaise et le mystère de ma naissance, dans le sentiment d'aversion que m'inspire ma mère et d'étrangeté très tôt éprouvée pour son ex-mari mon père», écrit Bernard Jean au début de ce récit lancé «à tombeau ouvert», puisque la destination du narrateur, fonçant sur la route, est le cimetière où repose son vrai père dont il a finalement découvert l'identité, obstinément camouflée par sa mère.

Egalement occultée dans un premier temps, la véritable identité de l'auteur, écrivain romand au talent reconnu, ne pouvait à vrai dire le rester, son dévoilement faisant en quelque sorte partie du jeu de l'exorcisme et de la révélation dans ce qui est sans doute le meilleur livre de Jean-Bernard Vuillème. […] Si la pilule du lendemain est censée «effacer» les traces indésirables de l'écart d'un soir, celui que Bernard Jean appelle «le fils du lendemain» pourrait être dit le fruit doublement illégitime d'un semblable repentir, puisque son père biologique, amant d'une femme mariée, a convaincu celle-ci de «couvrir» leur probable embryon par le truchement d'une seconde relation, arrachée in extremis au mari avec lequel elle n'avait plus de rapports intimes depuis belle lurette.

L'enfant Bernard Jean eût aimé, comme chacun, vivre en harmonie avec papa, maman et son grand frère Otto. Or non seulement il aura enduré, dès son plus jeune âge, les effets collatéraux de la guerre opposant ses parents, mais bientôt lui viendront l'intuition qu'«une phrase aussi rassurante que papa fume la pipe» ne fut qu'un leurre, et le soupçon d'abord confus, puis le doute lancinant et la découverte finale du secret de famille défendu par la mère avec une «sainte» véhémence dans le mensonge, longtemps encore après la mort du «vrai père».

Mais qui fut précisément le vrai père, du géniteur biologique lâchement disparu ou de celui qui l'a pour ainsi dire adopté? En quoi cet Auguste Daniel Nebel (notez les initiales…) sur la tombe duquel le narrateur se rend en se repassant, non sans fureur légitime, le film de ses tribulations de mal-aimé, mérite-t-il le nom de père? La question se pose évidemment, mais c'est bel et bien de ce nébuleux faux-jeton qu'il se sent le fils, malgré la véritable amitié qu'il a développé avec son père Trellert (notez le palindrome…) contre lequel sa mère, jouant à tout coup les victimes et sombrant finalement dans la démence, n'aura cessé de le monter…

Quête de la filiation, déniée et comme renouée par le jeu de l'aveu et de la fiction, ce livre de douleur et de rage compulsive s'élève, par-delà le «récit de vie», au rang de la meilleure littérature, tant par son écriture cinglante et trépidante que par l'humour déjanté de l'auteur, notamment dans la seconde partie, avec la rencontre d'un illuminé raélien en veine de clonage - clown parmi d'autres sur cette Terre «où la vie peut être drôle, un moment»…

(Jean-Louis Kuffer24 heures, 13.6.2006)

Le narrateur roule vers la tombe de son père génétique. Son père officiel n'est pas le vrai. En chemin, l'homme peut faire son bilan jusqu'à ce qu'il croise l'auto-stoppeur Lear Raël. Là, les choses se gâtent, autant sur le plan psychologique que narratif. L'ouvrage est écrit par un Bernard Jean fictif. Il s'agit du pseudonyme d'un romancier suisse. Lequel? Mystère. Il n'y a pourtant pas de honte à ça! (ed, Tribune de Genève, 12.5.2006)

[…] Le vertige du narrateur devant le délire de sa mère, placée en institution, va du rejet horrifié à la pitié en passant par les excuses et les reproches. Comment la mère s'est-elle abandonnée un instant dans les bras de son riche propriétaire avant d'assaillir son mari abhorré pour couvrir «la faute»? Le fils peut comprendre mais la haine installée dans sa famille, la culpabilité instaurée en système par la mère - «vous allez tous me tuer» - ont confiné le fils du lendemain dans un silence tourmenté et le père légitime dans un cancer précoce. Le récit lourd, douloureux, se répétant en spirale où chaque tour apporte des fragments de vie, a le ton de la confession cathartique. Dans le voyage vers le cimetière, quelque chose décolle cependant avec l'étrange auto-stoppeur vêtu de blanc, Lear-Rael, fils également de père inconnu intergalactique. Les deux quêteurs du père, solidaires de Jésus, lui aussi né de père inconnu, achèvent leur périple dans une sorte de farce. . . libératrice? Cette chute casse étrangement le ton d'un récit dont la légitimité ne laissait place à aucun doute. (Mireille Schnorf, Riviera Chablais, 27.4.2006)

Je ne saurais trop recommander la lecture d'un livre extraordinaire, de surcroît admirablement écrit, de la plume d'un auteur de Suisse romande qui plus est: Le fils du lendemain (Zoé), de Bernard Jean, l'autre nom, réinventé, de Jean-Bernard Vuillème (voir en page 78 l'entretien qu'il a accordé à Coopération), qui découvre un jour ce qu'il avait toujours pressenti, qui est une chose énorme: son père n'est pas son père biologique. C'est-à-dire: son nom n'est pas le sien, puisque le nom, jusqu'à plus ample informé, est toujours le nom du père, donc de la loi - ainsi que Freud, notamment, l'a toujours dit. Il est rare, très rare, qu'un livre publié par ce qu'il est convenu d'appeler, un peu désespérément, les «écrivains romands», entretienne quelque rapport que ce soit avec l'Histoire, comme le déplorait Jacques Mercanton. […] (Jca, Coopération, 26.4.2006)

L'auteur de ce déchirant Fils du lendemain, texte tendu comme un arc, se fait appeler Bernard Jean. Ce pseudonyme dissimule un écrivain ayant déjà publié romans et chroniques, nous dit Zoé, son éditeur. Celui-ci ne devrait pas avoir peur de s'avancer sans masque, tant son cri déchirant vous harponne. (Alexandre Fillon, Livres hebdo, 23 mars 2006)

Bien conduit, ce récit obéit à sa propre logique à travers des associations d'idées, comme ces choses dures à avaler que seul son père parvenait à le convaincre de manger et ces occlusions intestinales dont il était coutumier, à seule fin de voir ses parents réunis. Ou comme ces mains posées sur un drap ou un volant: celles du frère, du père et du narrateur. (Isabelle Martin, Le Temps, 4 mars 2006)