Le Cri de Riehmers Hofgarten

Bastien Fournier

Roman de la rupture...
La trame de Simon et Aélia se tisse au fil des lieux visités par Simon ; Berlin. Paris, le Valais (Sion). Bruxelles, Rome aussi. Simon qui erre. qui écrit, qui boit, qui est angoissé, qui tente l'aventure d'une bouquinerie. qui se demande pourquoi écrire mais ne peut faire rien d'autre. Et Aélia, belle, aimée, toujours avec sa harpe et sa casserole, Aélia qui, n'en pouvant plus de leurs angoisses, quitte Simon.
Poème d'amour moderne, Le cri de Riehmers Hofgarten met en oeuvre un style personnel et pourtant universel... Seigneurs, vous plaît-il d'entendre un beau conte d'amour ? C'est de Simon et d'Aélia. Écoutez comme à grand'joie, à grand deuil ils s'aimèrent.

Critique

par Elisabeth Jobin

Publié le 04/11/2010

D'une histoire, on retient surtout la fin, cette parenthèse entre conclusion et nouveau départ. Dans son roman Le cri de Riemers Hofgarten, Bastien Fournier explore cet intervalle du basculement, mais aussi une blessure, cet « ulcère » ouvert lors d'une rupture amoureuse. C'est ainsi que le lecteur s'insinue dans les errements de Simon, personnage récurent dans l'œuvre de l'auteur, tandis qu'en toile de fond s'articule une détermination: structurer le souvenir, mettre le doigt sur un commencement, esquisser, peut-être, un épilogue à une histoire d'amour de sept ans, ce « pitoyable et désastreux échec du chef-d'œuvre de nous deux.»
Simon, la trentaine, est un ancien étudiant de langues classiques, amateur de livres anciens et lecteur de Plutarque. Le roman s'ouvre sur ses tentatives d'écritures, restées infructueuses, dans un studio mis à sa disposition dans le quartier de Riehmer Hofgarten à Berlin. Déjà, les prémices d'une chute se font sentir. Proche de la passivité, Simon contemple la vie des autres, observe la banalité des existences menées dans les cafés, restaurants kebab, bars à prostituées. La rumeur de la ville se fait obsédante, contrastant avec le silence de Simon qui se perd en songes et enrage, à la recherche d'une voix qui exprimerait son malaise, d'un cri qui déchirerait ce « silence épais », mélancolie ou détresse, présent dès la première page.
Ni Berlin ni Sion, cependant, n'aideront Simon à pousser son cri. Revenu dans son Valais natal, il retrouve Aélia, sa compagne, devenue étrangère à ses angoisses. Harpiste sûre d'elle, elle a rêvé Simon plus qu'elle ne l'a compris. Et, alors que Simon se lance mollement dans l'ouverture d'une bouquinerie, Aélia se meut dans le monde de la musique qui l'accueille les bras ouverts. Elle quitte enfin Simon, pressée de « s'en aller de cet endroit qui a été leur tombeau ou d'une certaine idée qu'elle avait conçue d'elle et d'eux. »

Etourdissement à la suite du départ d'Aélia. Où cela commence-t-il, et y a-t-il une fin ? Constamment, Simon est en quête de repères. Plusieurs fois, il revient sur ses voyages, ses souvenirs, tente de découvrir un enchaînement des événements qui aurait mené à cette rupture. Mais rien n'est sûr, et même le temps est instable : « il n'y vit plus, est ailleurs, dans un autre espace, dans un temps distinct et parallèle qui ne touche qu'en quelques points la ligne du temps ordinaire. » Bientôt, tout à fait égaré, Simon refuse de percevoir sa vie au filtre de ses propres expériences. Ses seules références sont de l'ordre de l'évolution de l'espèce et des événements historiques, au milieu desquels il tente de se situer. Dans l'infiniment grand du passé, il se perd dans l'infiniment petit qu'est sa personne. Il élargit sa condition d'homme en se perdant en fantaisies et rêves d'impossible. La rupture amoureuse a coupé Simon du dernier élément rationnel qui l'ancrait au monde.

Pensée, ressassée, mais jamais dite : ainsi pourrait-on résumer l'histoire de ce couple. Plongé dans le silence, le lecteur a accès aux réflexions des personnages plutôt qu'à leurs mots. Au détour d'une phrase, une voix narrative se manifeste en pointillé, de quoi relier une réminiscence à une autre. Le lecteur se laisse guider par les émotions : celles, amères, d'Aélia, mais plus particulièrement celles de Simon. Il s'installe dans ses incertitudes, soulignées par les répétitions, comme si raconter encore et encore les mêmes événements pourrait les rendre plus réels ou, tout au contraire, assez fragiles pour leur faire perdre de leur importance. Simon égrène un doute après l'autre : « est-ce que je suis à la hauteur ? Est-ce que j'en suis capable ? »
Des questionnements propres aux écrivains, bien sûr. Ce Cri de Riemers Hofgarten est celui que désirent pousser les artistes en quête d'une voie à suivre. Mais c'est également celui des délaissés, de ceux qui, par angoisse, rechignent à assumer leur quotidien, ou à vivre « seul ou pas seul en face de la vie qu'on a construite ou détruite ou tout simplement pas construite. » Car Simon n'est pas uniquement la figure de proue des romans de Fournier. Avec son personnage, l'auteur vise à illustrer le quotidien d'une génération, évoluant au sein d'une société qui lui reste souvent étrangère. Et d'égrainer la solitude, le ressassement ou l'amertume, autant de conséquences à cette confrontation.
Fidèle au malaise constamment suggéré, le style gomme tout excès d'humeur : la rage, la tristesse et la joie sont tenues en équilibre. Le silence règne, créant une atmosphère de tension, sous-tendant des questionnements riches et précis. Et si le rythme lent du début peut paraître surfait, la suite le compense en proposant une candeur qui contraste avec la noirceur du propos.

Note critique

Bastien Fournier, né en 1981 en Valais, se crée définitivement une place dans le panorama littéraire suisse romand avec son quatrième roman, Le Cri de Riehmers Hofgarten. Licencié de Lettres classiques à la Sorbonne, ce jeune auteur enseigne le latin et le français en marge de son occupation littéraire. Écrivain de fiction et de théâtre, il a bénéficié de plusieurs prix littéraires, notamment la bourse de l’Atelier de Berlin de l’État du Valais en 2007. C’est au cœur de la capitale allemande que s’ouvre son dernier roman où Simon, personnage récurrent des fictions de Fournier, s’engonce dans des pensées sombres, alors qu’il tente d’écrire sans y parvenir. À son retour à Sion, sa compagne Aélia le quitte, et Simon bascule dans l’errance, le brouillard de ses souvenirs. Il dérive, en quête de repères. Coupant du genre polar qui menait l’histoire de Bébé mort et queule de bois (2007), Le Cri de Riehmers Hofgarten se veut plus noir: une lente plongée dans les songes, ce monde du ressassement. Moins original que les précédents, ce livre a toutefois le mérite de refléter les questionnements propres aux artistes et écrivains d’aujourd’hui.

(Elisabeth Jobin, Viceversa Littérature 5, 2011)