Je dis tue à tous ceux que j’aime

Olivier Sillig

«Transbordement!» La voix métallique d'un haut-parleur de gare résonne distinctement sous le crâne d'Axis Gooze. Une autre voix, grave, éraillée, plutôt bienveillante, toute proche et bien réelle celle-là, lui parvient difficilement à travers le brouillard jaunâtre qui a envahi ses pensées: «Monsieur Gooze, tout ce dont vous vous souvenez, dites-vous, c'est de ce moment où vous êtes entré dans l'hôtel avec les deux bouteilles de Slibe et le radiateur que vous étiez venu livrer en ville. Pourtant, tout à l'heure, vous avez débarqué au commissariat en disant que vous aviez tué quelqu'un... Entre ces deux voix, huit jours ont passé. Maintenant, Axis est roulé dans une méchante couverture grise, un peu mouillée près du cou et qui sent le vomi et l'alcool. Il est posé là, sur une banquette, comme un paquet, retenu par un coin de mur. À l'instar de l'homme qui l'interroge, il aimerait bien se souvenir.

(Présentation du livre, éditions H & O)

Critique

par Francesco Biamonte

Publié le 17/05/2005

Excellent livre que le troisième roman d'Olivier Sillig. L'intrigue est relativement simple, le nombre de personnages restreint, le style simple et précis. Mais le texte, s'il n'est jamais aride, est difficile à saisir et à interpréter en dépit d'une cohérence perceptible de chaque signe, comme certains rêves. Entre roman d'amour, polar, nouvelle fantastique et conte moral.

Axis Gooze est comptable pour une entreprise fabriquant des radiateurs. Mais c'est exceptionnellement pour assurer une livraison urgente qu'il est envoyé dans une ville qui n'est pas la sienne. Il s'agit de fournir à des laboratoires (nommés Virokil) une pièce d'un radiateur, destiné en l'occurrence à fabriquer du froid, suite à une panne. Le train n'arrive pas à destination, et les passagers finissent le voyage en car: «Transbordement» est le premier mot, emblématique (on s'en rendra compte peu à peu) de ce livre remarquable.

La situation de départ, plutôt anodine en soi, est ainsi déjà faite de légers décalages et dysfonctionnements. Or les anomalies vont se multiplier et s'accuser jusqu'à transformer cet univers en rêve-piège, projection fantasmatique qui peut faire penser aussi bien à Kafka et la série culte des années 1960 La Quatrième dimension. Le déménagement chaotique des laboratoires Virokil et des lignes téléphoniques au fonctionnement incompréhensible (des éléments presque suspects) retiennent Axis Gooze quelques jours dans la ville, qui devient un théâtre suspendu et éminemment humain. Gooze y croise des personnalités dont le drame intime est parfois révélé, jamais éventé. Certaines lui seront très proches, d'autres beaucoup moins, mais c'est ici un de ces films, si l'on ose dire, qui frappent par la qualité et l'importance des seconds rôles: Maïna, bourgeoise parfaitement dressée aux conventions, alcoolique par choix délibéré depuis la mort de son fils ; la pute Uule, qui fera parvenir à Gooze une amulette et une prophétie peu avant le dénouement; Hiipooniite Diaaleev, huissier bonhomme de l'hôtel et rédacteur d'une étrange chronique du hall qu'il rêve de tenir " en temps réel " - fantasme d'une écriture recouvrant parfaitement une réalité délimitée.

Les scènes se jouent pour l'essentiel dans un tout petit nombre de lieux: un hôtel, une brasserie, une place. Dans tous ces lieux, l'étrangeté est toujours présente mais pleinement crédible et supportable de par l'authenticité des rapports humains entre Axis Gooze et les autres personnages. De fait, les excellents dialogues occupent une place importante, et sont l'une des réussites de ce livre.

Axis et Bresel

Si Axis Gooze est le personnage central (son nom indique peut-être qu'il est l'axe du livre), Bresel (dont le nom évoque peut-être la brûlure ou l'incandescence de la braise) joue un rôle tout aussi important. Musicien de rue le jour, prostitué (dit-il) la nuit, émouvant et manipulateur «comme un enfant enjôleur», Bresel noue avec Gooze une relation d'un caractère spontané et immédiatement intense, puis total, toujours plus proche de la passion amoureuse, mais dont le lecteur comme les deux protagonistes (frappés l'un d'amnésie l'autre de mort) ignoreront jusqu'au bout si elle a trouvé son accomplissement sexuel et existentiel. Ces rapports renvoient à des traumatismes vécus par Bresel, parfois révélés dans une certaine mesure, parfois secrets, fantasmés ou devinés (avec Bresel on n'est sûr de rien) - et qui font écho aux traumatismes de certains autres personnages. Bresel porte en lui un passé d'une violence extrême - ou est-ce de la mythomanie? - et semble connaître quelques points de l'avenir. Il n'est pas le seul d'ailleurs: certains personnages prennent peu à peu conscience d'une menace: la ville se vide. Il est difficile de ne pas sentir là le spectre de la guerre. Bresel dit l'avoir faite quelques années plus tôt. C'est à la guerre qu'il a trouvé sur le corps d'un soldat un fragment de poème: «Je dis tue à tous ceux que j'aime». Les amoureux de Prévert auront déjà reconnu dans ce titre un vers du déchirant poème Barbara, mais avec une modification orthographique (tu/tue) qui en modifie le sens de façon inquiétante. Or c'est en profondeur que Barbara nourrit le livre d'Olivier Sillig: avec la guerre, la ville détruite, la personne aimée instantanément dans une décharge fulgurante d'humanité. Et les «nuages / Qui crèvent comme des chiens […] / et vont pourrir au loin / au loin très loin de Brest / Dont il ne reste rien» pourraient très bien parcourir le ciel de le ville anonyme, théâtre du roman. Tant qu'à faire jouer l'imaginaire avec les noms propres, ce à quoi ils invitent résolument, on devinera aussi Brest dans le nom de Bresel. C'est une des forces de ce livre que d'innombrables détails semblent y faire sens sans que l'on parvienne véritablement à les interpréter. Les doubles voyelles d'une grande partie des noms semblent elles aussi indiquer quelque chose sans que l'on sache vraiment quoi. Une sorte de flottement peut-être, d'ondulation, d'incertitude s'installe dans ces lettres: Gooze, Choota, Uule, Waarin - homme politique assassiné l'année précédant les événements, évoqué au détour d'une palissade, vecteur du spectre de la violence politique, et du mot «war» - et bien sûr Hiipooniite Diaaleev.)

Hypothèses, intuitions, projections, délire

Deviner, plutôt qu'interpréter, est l'un des maîtres mots de ce texte insaisissable. Les événements et les signes déclenchent chez Axis Gooze comme chez le lecteur des hypothèses nécessaires pour s'orienter, mais que rien ne vient confirmer ni infirmer. Le livre joue ainsi à estomper voire effacer la limite de fait indécise entre hypothèse, intuition, fantasme et délire. Des termes qui correspondent à un genre textuel difficile à cerner, à la fois nouvelle fantastique et roman d'amour, avec quelques éléments de polar et, on l'a dit, une dimension théâtrale ou cinématographique marquée.

De nouveaux chantiers anonymes et impénétrables absorbent peu à peu la ville, s'attaquant notamment à la gare (l'on comprend alors la raison du transbordement), puis à la gare routière: la ville perd les points depuis lesquels Axis pourrait rejoindre son monde, sa femme, sa fille de douze ans - dont on ne sait rien, sinon qu'à l'abord de l'adolescence, cette dernière prend elle-même ses distances d'avec son père. Or cette métamorphose de la ville correspond à sa volonté toujours plus marquée d'y rester -la ville peut ainsi être comprise comme une projection ou une extension des fantasmes du protagoniste. Au commencement du livre, celui-ci voit la situation comme une occasion de sortir de sa routine. Les circonstances lui offrent l'occasion de prolonger son séjour: occasion qu'il saisit d'abord passivement, puis activement. L'histoire tout entière devient en cela une dilatation fantastique du démon de midi et plus largement du désir d'évasion d'Axis Gooze, qui semble avoir suivi plutôt passivement le fil de sa vie jusqu'à cette aventure. Bresel aussi rêve d'un ailleurs: il parle d'une femme sur une île tropicale qu'il veut rejoindre et pour laquelle il «fait tout ça»; mais la photo qu'il en montre s'avère être une carte postale touristique découpée, et la femme, de ce fait, une icône plus qu'un être réel. C'est d'ailleurs par cartes postales - un objet issu du répertoire touristique (auquel est curieusement associé dans notre société le terme «évasion») - qu'Axis Gooze informe succinctement sa famille des retards successifs qui ajournent son retour.

Libre-arbitre et assujettissement

Or au milieu du livre, après s'être glissé sans résister dans les occasions que son voyage lui offrait, Gooze passe un seuil: de moins en moins passif, c'est lui désormais qui prendra l'initiative, et fait des choix décisifs. C'est bien Axis qui, devant la gare routière à moitié cachée par les palissades de chantiers qui referment le labyrinthe de la ville, choisit de tourner les talons, abandonnant ainsi sciemment sa dernière chance de départ. Pour Bresel. Mais ce dernier reprendra bientôt la main, toujours plus tourmenté, manipulateur et tyrannique dans son amour pour Axis; et certains mots qu'il lâche tout au long du roman laissent peut-être deviner qu'il a toujours tout deviné, jusqu'à la conclusion: sa mort, frappé («refroidi») par l'élément de radiateur qui a amené Gooze dans cette ville. Le nom de Virokil, entre latin et anglais, se teinte du sens «tuer (kill) un homme (vir)». Peut-être Gooze est-il l'assassin, mais il ne le sait plus lui-même, soit par l'effet d'une amnésie éthylique, soit qu'il refoule le souvenir au sens psychanalytique. Il sera incapable de répondre au commissaire qui l'interroge (et formule d'autres hypothèses) puis l'abandonnera dans une ville quittée par tous ses habitants, lors même que son innocence ou sa culpabilité ne pèsent d'aucun poids à côté de son désir de vérité. C'est au tour de Gooze de crever comme un chien dans une ville dont il ne reste rien - encore qu'à la dernière ligne il soit vivant. «Je dis tue à tous ceux que j'aime», Bresel l'a écrit avec son sang pendant son agonie, mais cet indice-là aussi, comme tant d'autres, résiste à une interprétation définitive. La question des choix, de la manipulation et de l'initiative donne au livre une facette de plus: celle d'un conte moral ambigu autour de la question du libre-arbitre. Dans quelle mesure Axis s'est-il montré libre, ou au contraire assujetti? Question d'autant plus lancinante que le conte s'achève sur la souffrance, le crime, la mort et l'amnésie.