Chroniques de l’Occident nomade

Aude Seigne

Un chauffeur nous laisse un matin au bord de la route qui s'éloigne de Jaisalmer. 120 km de désert plus loin, c'est la frontière pakistanaise. "De chouettes types avec qui on aime bien jouer aux cartes" disent nos nomades rajasthani. Nous descendons de la voiture. La voiture repart. Il n'y a que le vent. L'aurore à la fois bleue et beige, sur un désert très chaud. Des arbustes, des pierres. Six jeunes hommes vêtus de blanc préparent du thé en parcourant le vent de leur silhouette mince. Ils nous lofent dans une langue imaginaire.

(Quatrième de couverture)

Critique

par Brigitte Steudler

Publié le 12/09/2011

Fruit de nombreux mois passés à parcourir une partie du globe, Chroniques de l’Occident nomade entraîne ses lecteurs dans un périple traversant l’Australie, le Canada, le Maroc, l’Italie, la Russie, l’Europe de l’Est, le Burkina Faso, l’Inde et la Syrie. En dévoilant dès les premières pages la part de tourments l’ayant poussée dès l’âge de quinze ans à entreprendre ces longs périples à l’étranger, Aude Seigne capte rapidement l’attention de ses lecteurs. Pas de lyrisme exacerbé chez cette auteure née à Genève en 1985, mais l’aveu que cette soif de mouvements fut la réponse trouvée à ses questionnements existentiels. « On ne sait pas très bien pour quoi on s’embarque quand on commence à voyager, mais comme dans un roman, tout est déjà là dès l’incipit. L’ignorance des causes qui nous gouvernent et la relativité de ces causes, la difficulté à partir et l’inexplicable attrait qui nous y pousse, la souffrance latente et la capacité décuplée au bonheur ».
Ces premières confidences faites, Aude Seigne relate, dans un ordre non chronologique, différents épisodes puisés dans son passé de voyageuse au long cours. Qu’ils s’agissent des trajets en train ou bus qu’elle affectionnait particulièrement ou de l’atmosphère caractéristique des dimanches dans sa vie retrouvée aussi dans ses déplacements, Aude Seigne se livre : « Arriver dans une nouvelle ville un dimanche, c’est en quelque sorte voir la ville comme un fantôme, la contempler dans sa nudité, dans son dépouillement, comme on traverserait un décor de cinéma avant que les acteurs y jouent ». Ce qui frappe dans la restitution de ces fragments de vie, c’est la faculté de leur auteur à être autant attentive à ses propres sensations qu’à celles de ceux qui s’y trouvent mêlés (qu’ils fussent des habitants du pays visité, voyageurs, compagnons, amis ou amants). L’attention très particulière qu’elle leur accorde donne une densité à son récit. Consciente de son statut privilégié de femme (jeune et occidentale), elle exprime ses sentiments avec détachement. Cette totale liberté de mouvements et de pensées est ce qui caractérise le mieux la soif d’indépendance et de découverte que cette jeune voyageuse révèle. Cet ensemble d’éléments donne à ces chroniques une couleur et une vivacité particulière allant même jusqu’à en influencer le style : direct, clair et sans ambages. « Et pourquoi ne pourrait-on pas dire directement aux gens l’essentiel ? »
Très attachée au monde de l’écrit, Aude Seigne fait fréquemment référence à Nicolas Bouvier ainsi qu’aux titres de plusieurs « classiques » emportés pour être lus dans ses déplacements : L’Idiot de Dostoïevski à Ouagadougou, L’éducation sentimentale de Flaubert à Melbourne, Parmi la jeunesse russe d'Ella Maillart à Kiev, quelques poèmes de Char et Tardieu en Italie du Nord, Houellebecq en Inde, Duras en Hongrie. De même déclare-t-elle lire toujours un peu les auteurs des lieux qu’elle traverse : Karen Blixen au Danemark, Arto Paasilinna en Finlande. Le ravissement (mot qu’elle chérit) procuré par la lecture se doublerait de la plénitude apportée par le voyage. « Toute lecture s’articule en ressemblance ou en contraste avec le lieu que j’habite à ce moment. Toute lecture est question de défi : cela me ravira-t-il ? Et qu’advient-il de soi quand on se ravit du ravissement qu’est déjà le voyage ? » Se méfiant des voyages vécus et restitués sous l’emprise d’une mode, Aude Seigne adopte un point de vue critique lui faisant rejeter « la littérature dite nomade d’aujourd’hui » : « par le voile d’émerveillement benêt qu’elle se met sur les yeux ». Que la motivation des voyageurs soit dictée par des soucis écologiques, ou par des listes de lieux à visiter impérativement. Arrivée au terme de ses Chroniques de l’Occident nomade Aude Seigne s’interroge toujours. Ayant découvert la fragilité d’une existence vécue en perpétuels mouvements, elle affirme se tenir sur ses gardes. S’attacher par-dessus tout à ne pas tomber dans les travers d’une vie faite de faux-semblants : telles sont au final les intentions de cette voyageuse décidée désormais à « s’essayer à la vraie vie ». Récompensée du Prix Nicolas Bouvier 2011 au Festival des Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, il ne serait pas surprenant pourtant que cette jeune femme reprenne bientôt sa plume pour se livrer à d’autres confidences. Vu le vif succès remporté par ce petit ouvrage paru aux éditions Paulettes à Lausanne, nous risquons d’être nombreux au prochain rendez-vous.

Note critique

Récompensé par le Prix Nicolas Bouvier 2011, Chroniques de l’Occident nomade est le second texte publié par Aude Seigne, née à Genève en 1985. Commencé sur un ferry accostant en Grèce alors que la narratrice n’a que quinze ans, il restitue a posteriori les impressions de nombreux voyages autour du globe, collectées pendant huit ans par l’auteure. Le charme de ces courts récits, nourris par de multiples questionnements, tient autant à l’indépendance d’esprit qu’à la liberté de mouvements dont fait preuve cette jeune voyageuse du XXIe siècle. (Brigitte Steudler)